So british

Philippe Lorrain, médecin généraliste

J’ai lui ai rendu visite hier. Je ne l’avais pas vu depuis un an. Amaigri, il a le bras droit en écharpe et la poche tombe lorsqu’il se lève péniblement de son fauteuil pour m’accueillir… grand, souriant, l’œil toujours malicieux, l’accent british et la dérision pas loin.

Avant cette visite, je savais déjà « tout » par les courriers, deux ou trois par mois, voire plus : la tumeur hépatique pour laquelle je l’avais adressé au « grand hôpital » est en fait métastase de deux autres localisations, thoracique et intestinale. Alors biopsies, endoscopies, scanners, staff pluridisciplinaire, protocole de chimiothérapie, les séances en hôpital de jour tous les quinze jours, les bilans de suivi, la régression partielle… la pneumonie qui a failli le tuer, la réanimation et les antibiotiques : tellement efficaces…

Puis sa femme m’a de temps en temps demandé de signer des bons de transport : il ne pouvait plus conduire sa voiture, une chute et la fracture tellement banale de l’épaule… Puis c’est ma collègue qui l’a vu pour une plaie des orteils qui traînait, le doppler qui confirmait l’artère fémorale bouchée (on sait que les chimios c’est pas tellement bon pour les artères). Au « grand hôpital », ils ont ce qu’il faut pour faire… le pontage sur la voie principale et le passage de sondes et les ballonnets qui dilatent les voies moins essentielles… Et lui qui me dit : « Quand j’ai entendu « pschuitt… pschuitt », c’était comme une symphonie ! Ça repasse ! » : le doppler avait rendu une tellement belle musique.

C’est tellement bien ce que peut faire le « grand hôpital » !

Lui présente les choses avec humour. Mais elle est excédée, épuisée. Avec le bras en écharpe, la sonde urinaire et la poche… Il faut aussi évoquer ça : quand on opère un homme de près de quatre-vingts ans, le blocage prostatique devient très probable, la sonde pallie le problème et le patient sort deux jours après l’intervention et rentre à domicile.

Elle avait bien demandé qu’il puisse bénéficier pendant quelques jours… « Quelques jours ! Pas quelques semaines ! »… d’un séjour en « rééducation », c’est le mot qu’elle emploie comme une évidence puisqu’il marche à peine. Mais il a été déclaré « sortant » : retour à domicile avec ordonnance de soins infirmiers pour « soins de sonde ». Et va prendre ta douche, avec ton attelle de bras ! Et elle qui est paniquée par la présence de la sonde ! Et le « grand hôpital » qui n’a donné aucune consigne concernant ce tuyau qui lui sort par la verge ! Elle est déconcertée, désemparée… La sonde est nouvelle dans le rapport de couple. Elle en avait bien fait part à l’hôpital avant la sortie de son mari, sollicitant des aides… « Et que voulez-vous qu’on fasse de mieux que ce que vous pouvez faire ? ».

Là on a évoqué, et elle m’a remercié qu’on puisse en rire, les avantages qu’ils pourraient tirer d’un divorce, blanc, pour que son mari puisse obtenir ce que de droit pour un « grand malade isolé »…

Il faut bien conclure une consultation, fut-elle en visite à domicile.

Faut-il évoquer la « crise », la « durée moyenne de séjour », faire le parallélisme avec ce qu’a fait Thatcher en Grande-Bretagne : c’est elle qui parle… Et c’est lui qui conclut, œil malicieux et accent british : « C’est comme là-bas, vous ne pouvez plus rien faire ».

par Philippe Lorrain, Pratiques N°70, juillet 2015

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