Yasmine Béranger, médecin généraliste
Qui m’a donné cette robe ?
D’où vient cette toge ?
Comment être sûre qu’elle est à ma taille et qu’elle me sied bien ?
On me l’a remis en même temps que mon diplôme, mais je ne peux l’afficher de la même manière.
Il ne peut être exposé, encadré sur un mur et ne plus bouger des années durant.
Il évoluera, s’étoffera, s’effilochera, se raccommodera.
Je le façonnerai, à moi, à mon image qui évoluera aussi.
Il deviendra ma peau, celle que je revêts pour les autres, pour leur amener clarté, lumière, réconfort et soin.
Il a quelque chose de magique. Peut-être est-ce de faire ressortir ce qu’il y a de meilleur en nous ?
Il est aussi dur à porter. La première fois je n’en voulais pas. Il me picotait, me grattait, je me sentais à l’étroit à l’intérieur. Ou au contraire, je me sentais nager dedans, ne sachant par quel bout le prendre.
Qu’est-ce que je fais avec ce bout de tissu sur le dos ? Quelqu’un ne l’aurait-il pas oublié sur la banquette du bus ? N’irait-il pas mieux à un autre ? Est-ce un modèle unique ou tous les soignants ont-ils le même ? Comment dois-je me comporter avec ? Est-ce que je reste moi-même quand je le porte ? Comment se l’approprier ? Comment accepter de le voir évoluer ?
Je pensais qu’il serait résistant comme une cotte de maille, solide à toute épreuve de la vie, de la mort, de la maladie. Et doté d’une intelligence me permettant de garder la tête froide.
Aujourd’hui je me dis qu’il est peut-être comme un gros pull en laine tout doux, apportant réconfort et chaleur. Le tissu est souple permettant tout de même une certaine agilité de mouvement. Comme tout bon pull en laine, il est délicat, à ne pas laver n’importe comment...
Et peut-être sera-t-il autre chose dans un an, cinq ans, dix ans.
Je m’amuse à imaginer les vêtements des autres. Tout le monde cherche à s’y sentir à l’aise et confortable. Se sentir à sa place. Comme une jolie robe qui fait ressortir toute la beauté qu’il y a en nous.
Aujourd’hui, je commence à voir les contours de mon vêtement. Avant, je ne me rendais même pas compte qu’il existait, qu’on m’avait mis quelque chose sur le dos. Je commence à soupeser sa présence, à le sentir sur mes épaules, mais aussi mon torse, mon flanc et reposer sur mes hanches.
Aujourd’hui, il me fait moins peur qu’hier et je suis curieuse de continuer à le découvrir, de lui laisser et de me laisser le temps de nous connaître. De le laisser me montrer ce qu’il révèle au fond de moi.
Aujourd’hui, je suis prête à laisser le temps nous façonner.
Et vous, que recèle votre vêtement de soignant ?