Un chihuahua avec une perruque verte

Sylvie Cognard
Médecin généraliste retraitée

        1. Une consultation réussie, ça commence en pleurant et ça finit en riant.

La tutrice de l’Union départementale des associations familiales (UDAF), l’assistante sociale et moi, on a rendez-vous chez Odette. Odette a 78 ans et vit seule dans un petit T2 du quartier, avec une minuscule retraite que sa tutrice aide à gérer parce qu’Odette n’y parvient pas toute seule. Elle est si sensible à la misère du monde, Odette, qu’elle donne même ce qu’elle n’a pas. Ça roule comme ça depuis une dizaine d’années, mais là depuis quatre mois, elle a fait six chutes et cinq passages aux urgences… Et les urgences en ont marre et m’ont signifié que ce n’était plus possible et qu’il fallait qu’Odette soit placée. Toutes les quatre, on compte les sous : y a pas photo, le maintien à domicile est impossible, il faudrait bien plus que la maigre pension. Odette, elle aimerait bien rester chez elle, mais sans le sou, ce n’est pas possible.

Alors Odette nous dit avec son petit air malicieux : « J’ai la solution : toutes les quatre, on va aller braquer une banque ! » S’ensuit un fou rire mémorable. La vieille dame pauvre, la vénérable tutrice, la consciencieuse assistante sociale et moi-même échafaudons le scénario de l’attaque de la banque dans tous ses détails en pleurant de rire.

Tout va mal pour Sophie 35 ans, elle m’explique son prochain licenciement, son couple qui va à vau-l’eau, les insomnies, le cœur qui bat la chamade, les brûlures d’estomac. Tout ça en puisant dans la boîte de mouchoirs en papier pour essuyer ses larmes. Je l’écoute vider son sac de malheurs sans l’interrompre. Je l’examine un peu pour le cœur et l’estomac, rien de grave. Puis je lui dis : « Vous êtes très courageuse Sophie, là vous êtes vraiment tombée tout au fond du puits, ce n’est pas possible de tomber plus bas, vous ne pouvez que remonter maintenant… » Un petit instant de stupéfaction puis elle sourit : « Vous supposez donc que le puits a un fond ? » « Oui, je ne connais pas de puits sans fond » et on rigole en pensant à Alice au pays des merveilles.

En allant chercher la personne suivante dans la salle d’attente, j’aperçois Stéphanie assise sur une des chaises, une joue très rouge et les yeux larmoyants. Elle n’a pas rendez-vous. À la suite de maltraitance dans sa famille, je lui avais dit qu’elle pouvait venir quand elle voulait si elle en ressentait le besoin ou si elle se sentait en danger. J’imagine qu’elle a reçu une nouvelle claque et qu’elle vient m’en parler. Quand j’accueille Stéphanie dans mon bureau, je m’enquiers de la situation familiale. « Tout va très bien depuis que j’ai réussi à parler avec mes parents » « Alors tes joues rouges, c’est pas des claques ? » « Non, non, je ne sais pas ce que c’est, mais j’ai de la fièvre et je ne suis pas allée au collège ce matin… » Le temps que mon cerveau se réorganise : éruption de couleur rouge, yeux qui pleurent, nez qui coule, toux, fièvre, contexte d’épidémie sur la cité. Stéphanie a la rougeole ! Et c’est beaucoup mieux que d’avoir reçu des claques… Le quiproquo élucidé, on en rit de soulagement et on en rira lors d’autres consultations en se remémorant ce fameux jour.

Olga revient de sa consultation au centre anticancéreux. « Ils m’ont dit qu’avec la chimio j’allais perdre tous mes cheveux. Je veux bien tout, mais ça, je ne supporte pas ! » « Olga les perruques, c’est pas fait pour les chiens ! En plus, dans ce cas-là, c’est pris en charge par la Sécu. » Regard dubitatif d’Olga… « Un chien avec une perruque, je n’avais jamais imaginé ça ! » Chihuahua avec une perruque frisée verte, berger allemand avec une perruque blonde coupée au carré… On est parti dans le délire et on pouffe de rire à qui mieux mieux.

Rire ensemble soignants et patients sur nos malheurs et nos souffrances, c’est une façon de les mettre de côté, leur faire la nique. Certes ils nous accablent et nous embrouillent, mais nous, on leur résiste. On est là ensemble avec la vie chevillée au corps dans le cocon de la consultation, on ne va pas se laisser abattre ! Un espace protégé où les quiproquos, les incongruités, les pensées politiquement incorrectes peuvent fleurir en liberté.


par Sylvie Cognard, Pratiques N°82, juillet 2018

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