Que dit la douleur de Pierrick ?

Mathilde Boursier, médecin généraliste

J’ai rencontré Pierrick pour la première fois alors que je remplaçais le Dr Cassis, lequel est son médecin traitant depuis plus de 20 ans, à l’occasion du renouvellement de son traitement habituel (un antidépresseur pour des troubles psychiques non étiquetés). Il m’a alors parlé d’une douleur de l’aine gauche qui dure depuis plusieurs mois. Il a déjà eu plusieurs examens tels des prises de sang, des radiographies et même une scintigraphie osseuse, sans qu’aucune anomalie ne soit retrouvée. Plusieurs traitements antidouleurs ont déjà été proposés à Pierrick, mais il ne s’en trouve pas soulagé pour autant. Durant nos échanges, il est plutôt souriant mais insiste sur cette douleur qu’il a du mal à définir davantage. L’examen est tout aussi confus avec des sensations très douloureuses puis une marche complètement normale. J’ai tenté de le rassurer mais, comme il s’obstinait à vouloir un nouveau médicament, arguant du fait qu’il ne prenait plus ceux prescrits précédemment car ils étaient restés sans effet, j’ai fini par lui proposer une petite dose d’amitriptyline qui est utilisé à faible dose dans certaines douleurs et à dose plus élevée comme antidépresseur.

J’ai transmis mes observations au Dr Cassis et n’ai pas revu Pierrick pendant plusieurs mois. Mais revenant fréquemment remplacer dans ce cabinet, je constatais que les choses ne s’amélioraient pas. Pierrick revenait de plus en plus souvent, parfois en urgence, toujours pour des douleurs qui laissaient démunis les différent·e·s médecins consulté·e·s. Lors de notre seconde rencontre, je suis effarée par l’ordonnance qu’il me demande de renouveler. Alors que je ne trouve pas de différence majeure à son état de santé, le nombre de médicaments a grandement augmenté avec des associations qui me semblent « curieuses ». Devant son insistance, je lui ai donné l’ordonnance, non sans dire combien ces prescriptions me faisaient peur. Peur que j’ai partagée avec les collègues du cabinet en déjeunant le midi même. En discutant de Pierrick, de son histoire, de la situation, nous avons mis en commun nos savoirs mais aussi nos doutes et nos impuissances. À la suite de cet échange, le Dr Cassis a proposé à Pierrick de le voir toutes les deux semaines de façon programmée, et autant que possible en évitant de multiplier les intervenant·e·s. Et ainsi la plainte douloureuse de Pierrick a diminué… tout comme le nombre de lignes sur l’ordonnance.

par Mathilde Boursier, Pratiques N°81, mai 2018

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