Nous traverserons ensemble

Présenté par Anne Perraut Soliveres
Cadre supérieur infirmier, praticien-chercheure

        1. Nous traverserons ensemble,
        2. Denis Lemasson, éditions Plon.

Denis Lemasson est médecin et écrivain. Ex « médecin sans frontières », il connaît bien la question de l’exil et les conséquences des déplacements de populations sur les personnes et leur santé, physique et psychique, ayant travaillé auprès des réfugiés dans différents pays, dont l’Afghanistan, durant une dizaine d’années.

Ce roman, noir sans être désespéré, s’inspire d’un drame réel. Il nous entraîne sur les chemins périlleux de la migration, sinistrement au cœur de notre actualité, du fait des guerres et de tout ce qu’elles révèlent des désordres économiques mondiaux, de la corruption qu’elles permettent et des distorsions qu’elles imposent à un vivre ensemble qui devient impossible dans les régions les plus défavorisées. Luc, médecin à Paris après quelques années de travail dans « l’humanitaire » avec Médecins sans frontières, est témoin du meurtre de Zaher, un jeune Afghan, alors qu’il joue avec sa fille dans un square du dixième arrondissement de Paris. Zaher, atteint de plusieurs coups de couteau, meurt dans ses bras impuissants. Mehdi, également blessé, est accusé du meurtre et sera emprisonné après sa sortie de l’hôpital.

Luc s’engage alors dans une quête obsédante des caractères des personnages, de leur histoire et des faits en tentant de reconstituer le parcours de Zaher, de sa fuite de Kaboul jusqu’à sa mort tragique. Il recueille patiemment les dires des témoins, de la police, des proches de la victime et en particulier de Mehdi. Se dessine au fil du roman, issu d’un travail documentaire, un monde parallèle que nous découvrons instable, inhospitalier et dont les ramifications de Kaboul à Calais, en passant par le Pakistan, l’Iran, la Turquie, l’Italie permettent de repérer la difficulté majeure de passer d’un monde à l’autre. Un seul paramètre est tristement récurrent : du Sud au Nord, l’objectif est de refouler ces « indésirables » dont l’errance devient petit à petit un mode d’être. Dans cette enquête, il s’agit davantage pour Luc de comprendre la signification de la mort violente de Zaher au terme d’un chemin semé d’embûches que d’en connaître l’auteur. Il y questionne tout autant ses propres difficultés de vie.

Les différents personnages nous font partager leurs raisons de fuir leur pays, leurs proches, ce qui leur fait supporter de n’être nulle part bienvenus, toujours clandestins, en danger permanent d’être pris et renvoyés là où ils ne peuvent plus vivre, là où refuser de se soumettre à l’arbitraire est synonyme de traîtrise. Le lecteur ne peut qu’être solidaire de leur espoir d’une vie meilleure, de leur envie de bouger, d’être saisi par le courage qu’il leur faut pour affronter de telles difficultés. Comment ne pas être en empathie avec leurs rêves qui se transforment souvent en cauchemars. On n’a pas de mal à imaginer les multiples avatars qui accompagnent ces destins en miettes, brisés sur les écueils des passeurs qui ont monté un gigantesque business sur leur misère, qui n’hésitent pas à les voler, à les mettre sciemment en danger. À toutes les étapes, de nouveaux problèmes surgissent qui vont profondément les changer sans pour autant les aider à s’adapter, car les conditions ne le permettent pas.

On découvre, dans un Paris clandestin, les lieux et les conditions dans lesquels se déplacent les réfugiés – pour dormir, manger, prier, faire du sport, lire – et dont l’invisibilité est une des conditions de leur survie, mais aussi la cause de leur dépersonnalisation, malgré le travail des associations qui les soutiennent et des personnes qui tentent de leur apporter de l’aide.

La grande force de cette narration est d’encourager le lecteur à regarder ce qu’il préférerait éviter de voir, de l’amener à se questionner sur sa propre responsabilité à l’égard de ceux qui fuient un monde et des systèmes auxquels nous participons tous, de gré ou de force. C’est un livre qui devrait être mis entre les mains de tous ceux qui pensent qu’il y a trop d’immigrés « chez nous » et qui prétendent qu’on leur fait la part trop belle.


par Anne Perraut Soliveres, Pratiques N°73, avril 2016

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