Lisa

Mathilde Boursier
Médecin généraliste

Lisa, 16 ans vient consulter au cabinet où je remplace, accompagnée de sa maman. À peine entrée, cette dernière me dit :

— Ça va être rapide, c’est pour son vaccin, en me tendant une boîte de Gardasil®.

— Très bien, asseyez-vous. Et moi aussi, je m’assois. Et je questionne :
— Qui a prescrit ce vaccin ?
— Le gynécologue.
— Mais il ne veut pas vous faire les injections ?
— Ben non, on ne va quand même pas y retourner juste pour ça !

C’est la mère qui parle. Alors je demande à Lisa ce qu’elle a compris, si elle sait pourquoi on lui a prescrit ce vaccin, à quoi il doit servir… Silence gêné… qui agace la mère.

— Mais enfin, tu…
— Laissez-la répondre. Je suis sûre que tu sais des choses .
— C’est pour me protéger d’une maladie sexuellement transmissible…
— Oui, et encore ?
— Ça a un rapport avec l’utérus ?
— Pas mal !

La mère s’inquiète (ou s’impatiente, je ne sais…)

— Mais vous allez lui faire son vaccin ?
— Oui, ne vous inquiétez pas…

Ben oui, je vais lui faire son injection, même si j’ai des doutes quant au bien-fondé de cette vaccination… Alors je parle, je dis que oui, c’est un vaccin qui protège contre quatre souches différentes d’un virus transmis par voie sexuelle qui peut donner le cancer du col de l’utérus.
— Tu sais comment c’est fait ?

Et je dessine un vagin, un utérus, le col, les trompes, les ovaires… parce qu’il y a trop de femmes qui ne connaissent pas leur anatomie… (dépossession du corps ?). Mais qu’il y a plein d’autres souches de ce virus qui ne sont pas dans le vaccin et qui peuvent aussi donner ce cancer et que c’est pour ça qu’on fait des frottis aux femmes tous les trois ans. Qu’il y a aussi plein d’autres maladies sexuellement transmissibles dont on ne connaît pas d’autre moyen de se protéger qu’en utilisant les préservatifs.

— Tu sais lesquelles ?

Et qu’un vaccin, c’est comme tout médicament, ça peut avoir des effets indésirables, localement, là où je pique, mais aussi généraux… Qu’aujourd’hui, cette vaccination est recommandée chez les jeunes filles, mais qu’elle est toujours en cours d’évaluation et qu’on ne sait pas tout…

J’ai fait la piqûre et rempli le carnet de santé, elles sont reparties, me laissant perplexe… comment faire pour partager les savoirs et les doutes ?


par Mathilde Boursier, Pratiques N°71, novembre 2015

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