Trop de vérité

Martine Devries
Médecin généraliste retraitée

Début septembre, alors que j’étais de retour de vacances prolongées, contente d’être à nouveau chez moi et de reprendre mes activités, soudain, « comme un coup de tonnerre dans un ciel serein », je passe une nuit d’enfer, tordue de douleur. Je fais facilement le diagnostic (je suis médecin) : une occlusion intestinale. Mon ventre est parcouru de spasmes intenses, rythmés, s’arrêtant au même endroit, à droite. Je suis réveillée, sidérée, incapable d’appeler le 15, incapable de faire mon sac et puis, je n’ai pas pris ma douche ! Après un ultime spasme, vers 5 heures, le calme revient et je m’endors. À 7 heures, je ne souffre pas. Après m’être rapidement préparée (je reste à jeun, on ne sait jamais), je me fais conduire aux urgences de la clinique locale. Pourquoi la clinique ? Parce qu’on ne fait pas la queue aux urgences comme à l’hôpital.

Je suis reçue par un jeune médecin malgache, très gentil, qui m’examine et m’envoie au scanner. Un agent des services hospitaliers, ASH, m’y conduit en fauteuil roulant. À 8 heures 30, c’est fait, j’attends sagement dans mon fauteuil, le manipulateur radio vient déposer une pochette en papier kraft sur mes genoux, en disant : « On va venir vous chercher ». Qu’auriez-vous fait ? Moi, sans penser à mal, ni à rien, j’ouvre la pochette. Je repère la feuille blanche imprimée au-dessus des clichés et, comme je sais lire, je lis. Comme dans une bande dessinée, un mot me saute littéralement aux yeux : « carcinose péritonéale ». C’est un mot que je connais bien et, cette fois-ci, c’est un film qui m’apparaît : en un instant, je vois défiler dans un flash-back tous les patients que j’ai ponctionnés dans le service de gastro-entérologie, quand j’étais externe. Je vois, c’est la même époque, ma grand-tante Suzanne, avec ses cheveux blancs tressés en couronne, et son rire chaleureux, qui s’est promenée des mois avec son gros ventre, qu’elle allait régulièrement faire ponctionner à l’hôpital. Je vois ma meilleure amie dans le service de soins palliatifs… Et je me vois moi, assise dans ce fauteuil, dans le service radio encore désert à cette heure. Une phrase me vient : « C’est mon tour ». Je ne vois pas, car il ne s’est pas montré, le radiologue, déjà dans son bureau, qui a eu le temps de voir les clichés, de dicter le compte rendu (il est imprimé) et de le signer. Il n’a pas bougé de son bureau.

De retour aux urgences, le jeune médecin est bien embêté… Il a bien compris ce qui s’est passé. J’ai pitié de lui, je n’aimerais pas être à sa place. Après un silence, il dit : « Je vais appeler mon collègue "senior". »
Au cours de mon hospitalisation, j’en ai parlé à une infirmière, une seule. Elle a promis de faire une « déclaration d’évènement indésirable ». Et pour rassurer le lecteur, j’ajoute que, après quatre mois d’examens, d’aller et retour au centre anticancéreux régional, au prix d’une intervention chirurgicale à visée diagnostique, il s’avère que je n’ai pas de cancer. Tant mieux.


par Martine Devries, Pratiques N°86, juillet 2019

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