Zygmunt Klukowsky, « Une telle monstruosité » journal d’un médecin polonais 1939-1947, édition française établie par Jean-Yves Potel, Calmann-Lévy, 2011.
Voici le genre de livre dont la lecture devrait être rendue obligatoire à tout étudiant en médecine de première année : un médecin polonais, directeur de l’hôpital de la petite ville de Szczebrzeszyn (ne me demandez pas comment ça se prononce !), dans le sud-est de la Pologne, près de Zamosc, y relate au jour le jour les conditions dans lesquelles il lui faut tenter d’exercer son métier, envers et contre tout, pendant toute la durée de la seconde guerre mondiale. C’est le temps de l’occupation allemande, de la mise en œuvre de l’extermination des Juifs, de la persécution des Polonais, de la lutte armée des partisans regroupés dans « la forêt », des règlements de comptes entre Polonais et Ukrainiens, des actes de bravoure et des conduites infâmes... et c’est, sans transition, le temps de l’occupation soviétique, de la liquidation de la Résistance nationale polonaise, de la mise au pas de la société par le NKVD...
Tous les ingrédients sont donc là pour que le journal de Zygmunt Klukowski prenne sous nos yeux la tournure d’un manuel d’exercice de la médecine dans les conditions les plus extrêmes. Une question court en filigrane tout au long de ces cinq cents pages (texte abrégé pour l’édition française — le manuscrit original comporte plusieurs milliers de pages) : jusqu’à quel point un médecin, plongé cinq années durant dans le chaudron de sorcières d’un tel état d’exception absolu, fait de changements, de situations inédites et d’aggravations perpétuelles, peut-il continuer à agir selon les principes qui sont supposés régir l’exercice de son métier ? Ou, plus modestement : peut-il éviter, face à une telle épreuve, non pas ponctuelle, mais interminable, de se renier entièrement ?
La réponse qui se dégage (en l’absence de toute pose ou profession de foi claironnante) des pages du journal de Klukowski s’articule en deux temps. D’une part, il s’agira de s’en tenir à un certain nombre de règles de conduite déontologiques, si l’on veut, simples, des règles manifestant la capacité de la médecine, comme domaine pratique et moral aussi de résister à un esprit du temps fondé sur les séparations, les oppositions mortelles, les classifications discriminatoires, le communautarisme enragé (etc.) en ne connaissant que des malades, quelles que soit leur provenance et leur étiquette et en les soignant sans discrimination. Dans cet exercice, le médecin se sépare distinctement, non sans tensions, de l’homme habité par des convictions et marqué par ses origines : Klukowski est un nationaliste polonais, très tôt membre de l’Armée du pays (ou de l’intérieur), il ne se contente pas à ce titre de haïr l’occupant allemand, il partage aussi avec la plus grande partie de la population polonaise des préjugés contre les Juifs (le mot « zydek », notoirement péjoratif, échappe plus d’une fois à sa plume), et une forte animosité contre les Russes (Soviétiques) qu’il désigne sous les vocables relevant du vocabulaire anticommuniste et antisoviétique alors usuel en Pologne — « bolcheviks » ou « tovarichis » (« les camarades », les « cocos »). Or, c’est, précisément contre ces inclinations personnelles, évidemment exacerbées par les conditions de la guerre et de l’occupation, qu’il va s’astreindre à accueillir, dans son hôpital, à soigner dans les conditions les plus difficiles, à cacher parfois, toutes sortes de malades, de blessés et de mourants, des Juifs victimes du typhus, des soldats allemands, des prisonniers de guerre soviétiques, des collaborateurs et des résistants, des amis et des ennemis... « Nous ne faisons aucune différence entre les blessés. Les bolcheviks ont reçu les mêmes soins que les soldats polonais », note-t-il à la date du 1er octobre 1939, pendant la première et éphémère occupation de la région par l’armée soviétique, en vertu de l’accord infâme passé entre Staline et Hitler et statuant sur le partage de la Pologne entre les deux alliés du moment.
Mais cette ligne de conduite va toucher sa limite dès lors que les vexations et discriminations infligées aux Juifs par les occupants allemands vont céder la place à la mise en œuvre de la « solution finale » : il est désormais interdit d’accueillir les Juifs à l’hôpital, et c’est de ses fenêtres que Klukowski assiste aux rafles, aux fusillades en pleine rue. À la date du 8 mai 1942, soit en pleine Shoah par balles, il note : « Le médecin juif, le docteur Bolotny, est accouru pour me demander de l’aide. Il croule sous le nombre de blessés graves. Conformément à l’interdiction en vigueur, je n’ai pas satisfait sa demande. Cette attitude me ronge ». Quelques mois plus tard, il revient sur cet épisode qui le hante : « Combien tout cela m’a-t-il coûté moralement ? Personne d’autre que moi ne le sais. Je n’ai de toute façon pas le droit de mettre en péril une institution qui fait vivre une centaine de personnes ».
Là où la pure et simple terreur est venue contraindre Klukowski à déroger à son principe en abandonnant les Juifs aux exterminateurs, la garde de l’institution qui symbolise au cœur des ténèbres, la continuité du « souci de la vie » perpétue la mission et permet, à ses yeux, de garder le cap en dépit de tout. Dans d’autres circonstances, il prend, avec le personnel de l’hôpital, des risques considérables pour soigner un malade, un blessé tombé dans le camp des vaincus et des persécutés. Ou refuser de faire une injection mortelle à un collabo notoire.
La seconde dimension de la mission que s’assigne le rédacteur de ce journal à tous égards exceptionnels relève elle aussi de ce que l’on pourrait appeler « la veille » : il s’agit de consigner, enregistrer d’une manière aussi complète que possible, la somme des événements composant la catastrophe en cours. Ici aussi, l’articulation entre engagement et consignation est périlleuse. Passionné d’histoire locale, Klukowski se veut un témoin pour l’avenir aussi précis que possible dans ces circonstances, constamment attentif à déjouer les rumeurs ; mais cet œil est aussi un cœur battant : « Nous espérons de toutes nos forces la défaite des Allemands », note-t-il au lendemain du déclenchement de l’attaque de l’URSS par l’Allemagne. Mais, aussi bien, à la date du 30 juillet 1944, alors que l’étau de la police politique soviétique se resserre sur la région : « Il faut de nouveau reprendre la forêt et organiser une résistance plus intense qu’avec les Allemands ».
Obsédé toute la durée de la guerre durant par la crainte de la perte des pages de son journal au gré des aléas des perquisitions, des razzias et des bombardements, il s’en tient vaille que vaille à la règle testimoniale qu’il s’est fixée : nulla dies sine linea. Lorsqu’au début de l’occupation soviétique est publié son livre sur les horreurs de l’occupation nazie à Szczebrzeszyn et dans la région, il se sent revivre et consigne, en bibliophile et historien de (seconde) vocation qu’il est : « L’ouvrage est magnifique ». Le rapprochement s’impose entre les deux dimensions de la conduite de résistance qu’il s’est assignée face au déferlement de barbarie qui submerge sa région : soigner en dépit de tout, témoigner, en dépit de tout. Il s’agit bien, dans ce double rôle, celui du médecin et celui de l’historien, de la même chose : apporter sa toute petite pierre au plus improbable des sauvetages — celui de la vie civilisée balayée par le cyclone de la guerre et de l’extermination.
Alain Brossat
N°59 - décembre 2012
Lu : « Une telle monstruosité » journal d’un médecin polonais 1939-1947 *
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