Lu : Le ministère des contes publics

Sandra Lucbert, Le ministère des contes publics, Verdier, 2021

« L’opération littéraire de Carroll consiste à séparer des jeux de langage de leur raison sociale :
et ce faisant, à faire apparaître un délire collectif – syn. une hégémonie. » (page 119)

À l’écoute du monde, ce livre m’a fait de l’œil ces dernières semaines. Je l’ai aussi croisé à la lecture de deux textes du n° 96 de Pratiques. Bien que je ne sois pas assez cultivé en littérature (Montaigne, Platon, Pascal, Flaubert, Lewis Carroll), et que je n’y connaisse rien en économie, j’ai voulu en faire une note de lecture.
En 130 pages de petit format, mais dense, il est une observation littéraire des jeux actuels du pouvoir politique, au moyen de l’outillage de la littérature, et non de celui d’une science politique mâtinée de sociologie et d’économie. Une analyse où la pensée comprendrait ce que recèle la poésie.
Je commence toujours une lecture par le sommaire, et là, s’il y en a bien un en début du livre dont le titre est Le ministère des contes publics, surprise, à la fin de la lecture, il en apparaît un second, d’un livre dont le titre serait Le ministère des comptes publics. Deux mondes séparés par un miroir.

Le ministère des contes publics
I
Un verrouillage
Cannibales et truchements
Tours d’emmitouflés
II
Des serruriers

Le ministère a proprement parlé
Trébuchets et cannons
III
Ce qui pousse et par où
Des cannibales en vérité
Se débattre la nuit
Du PFLB (et de la stréphopodie)
IV
Anamorphoses
Ce que vit Alice au travers du miroir
Très véritable histoire du décryptage.

Le ministère des comptes publics
I
Citoyens possédés
Mort par économie
La justification hégémonique
II
Desservants
Les gouvernants
Les sages
III
Desservis
Félicités patrimoniales et marchés financiers
La nuit des dominés
Ainsi, les bourgeois font un monde à leurs pieds
IV
Gardiennages symboliques
Néants experts
Le service médiatique

La lecture
Il était une fois une maternité, dans une sous-préfecture rurale, où les pouvoirs publics ont estimé qu’il n’y avait plus assez d’accouchements pour permettre aux femmes de mettre au monde, près de chez elles, dans des conditions artisanales, plutôt qu’à la chaîne, dans une usine au loin. « Trop peu d’accouchements pour rentabiliser son coût de fonctionnement selon l’État » (et assurer la sécurité des soins, disent les techniciens de l’administration de la santé), « nous sommes aussi comptables de la dette publique », dit le préfet.
Il était une fois une émission de télévision, reflétant l’ambiance du temps, C dans l’air, qui montre, ce soir-là, comment, en la visionnant, on est dans le piège de la dette, comme Dans le piège de la dette [1]. Cette émission, ce soir-là, est comme ce qu’elle montre : le discours des experts s’impose et clôt, c’est comme ça, il n’y a rien à dire, LaDettePubliqueC’estMal comme Sandra Lucbert condense ce discours où il n’y a pas de place pour le citoyen. L’émission est comme une miniature de ce qu’elle montre.
Il était une fois le verrouillage, donc, par la langue. En l’occurrence : « Un État ne se soutient pas uniquement par l’appareil de force, mais par l’assentiment passif des dominés (…) Gramsci lui donne son concept : l’hégémonie – l’ensemble d’opérateurs de consentement par où une domination devient une direction ». Montaigne, Platon avec le dialogue de Socrate et Protagoras, Pascal, sont aussi invoqués.

L’auteure présente ensuite quelques-uns de ces serruriers, politiques (deux de droite, deux de gauche) et experts techniciens (Banque centrale européenne, Banque de France et Cour des comptes), pour montrer ce qu’ils cachent dans leur discours, et ce que cache l’émission en présentant leur parole comme argent comptant.

C’est un mauvais rêve. Et l’auteure propose d’en faire une analyse freudienne. Le contenu latent (indicible) est transformé en contenu manifeste (grimé), par censure du désir, ce qui pousse, ou/et par où ce qu’on ne peut pas dire se dira tout de même – défiguré . Voilà pour le rêve. Quant au discours hégémonique, la richesse des riches, sécurisée par les marchés en est le contenu latent, à traduire dans une autre langue pour éviter le réveil du dormeur (la révolution), par « déplacement » – les Français doivent réduire leurs dépenses pour honorer leur dette – ; et comme ça ne suffit pas, par « condensation » sur d’autres bonnes raisons (sagesse, responsabilité, sérieux, équilibre, Europe…). Par ce décentrage, l’essentiel est escamoté, il n’y a plus trace de ce qui pousse, l’avidité des marchés financiers.
L’auteure y voit un jeu, le PFLB, Pour Faire le Bourgeois, qui mène à la dette, dont Madame Bovary de Flaubert serait le roman emblématique.

C’est aussi une anamorphose, qui déforme la réalité par le miroir d’un jeu de langage néolibéral en La-réalité-telle-qu’elle-est, accommodation onirique de la réalité dans un geste hégémonique, dont Alice au pays des merveilles et au travers du miroir achèvent, avec un clin d’œil à Wittgenstein, le dévoilement par la littérature – ce « pamphlet » et les livres sur lesquels il s’appuie – de l’indicible que les contes qu’on nous fait disent.

Les notes
Le livre débute sur un reportage, C dans l’air – (musique d’ambiance) pour résumer dans le style de l’auteure –, sur la fermeture de la maternité de Die. Le reportage lui-même exemplifie le sujet, en est la transposition dans le registre de l’information. Il est ce qu’il montre, une supercherie où ce qui est montré cache l’essentiel, ce qui sous-tend et pourrait rendre compte, si ce n’était caché par ce qui est montré.
« Qu’est-ce qui doit primer, la proximité ou la sécurité ? », demande dans ce reportage un défenseur de cette fermeture… mais la proximité n’est-elle pas un élément de la sécurité ? Pourquoi faudrait-il choisir entre ces deux qualités d’un service public ? Et pourquoi faut-il que soient « taylorisés » le fonctionnement et le financement de la machinerie sociale, et au fond, cette machinerie elle-même ?

Littéraire, ce texte est parsemé de belles formules. Ainsi un préfet est un fonctionnaire de l’ordre des choses, ou la langue se charge du service d’ordre… Et justement, c’est l’un des propos du livre, ou comment les « éléments de langage » formatent la pensée pour transformer la réalité en la réalité-telle-qu’elle-est. Alice passe de l’autre côté du miroir, où les mots, après avoir désigné les choses et organisé une représentation du monde, empesée du réel, sont vidés de toute référence à celui-ci pour imposer une organisation du monde conforme aux schèmes et désirs de ceux dont la parole est lestée du pouvoir hégémonique, le monde devenant un immense jeu de langage. C’est une inversion perverse.

L’écriture, par des tours – dont je me demande s’ils ne procèdent pas de ceux décriés (le ministère des Comptes publics livre des contes ; Le ministère des contes publics livre de contes) mais dans une intention inverse (révéler plutôt que cacher) –, condense ainsi en blocs les contes officiels (La DettePubliqueC’estMal…), et démonte leurs trucages (piperies) : des prémisses en guise d’analyse, des slogans en guise d’argumentation, et des décisions en place de débat (me revient : « Je veux que les femmes africaines fassent moins d’enfants » adressé le 28 novembre 2017 par notre président aux étudiants de l’université de Ouagadougou lors d’une visite au Burkina Faso). Les enfants, justement. Avec la DettePubliqueC’estMal, il n’est question que d’argent, « l’argent qu’une personne doit à une autre », dit le Petit Robert. La dette publique, c’est l’argent que l’État doit à qui il l’a emprunté. Mais la dette, ce n’est pas que de l’argent, c’est aussi « le devoir qu’impose une obligation contractée envers quelqu’un », dit encore le Petit Robert. La dette publique c’est aussi le devoir que l’État a contracté envers ses citoyens. La dette sert des intérêts, voilà à quoi elle sert. Là, ce n’est pas la dette qui est mal, c’est de ne pas s’en acquitter. Et peut-on s’étonner qu’une dette puisse ne pas être honorée, ou plus exactement toute dette peut-elle être honorée ? Les adultes génèrent des enfants, biologie et culture, qui se trouvent de ce fait en dette de vie auprès de leurs parents. Combien vaut une vie ? Comment honorer cette dette ? En honorant ses parents ? Honorer ses parents est-ce la même chose qu’honorer une dette ? On pressent bien qu’une dette, fût-elle publique, ne doit pas nécessairement être remboursée. On peut même penser qu’elle ne le peut jamais. Elle est inhérente à la loi de l’entropie, manifestation shumpéterienne (destruction créatrice). La dette est consubstantielle à la génération de la vie, elle est lien social.

Il y a aussi cette énigme  : une référence à « Extrait : p. 12-13, Cliniques capitalistes, G. Clairenbeau, PUF, 2021 », page 77, qui se répète en trois autres endroits, dont je crois comprendre qu’elle renvoie à des pages d’un ouvrage, Cliniques capitalistes, d’un auteur « G. Clairenbeau » (qui n’est donc pas le célèbre psychiatre Gaétan Gatien de Clérambault, 1872-1934), publié aux éditions PUF, en 2021, que ni moi, ni Internet, ni le site de l’éditeur, ne connaissent. Dans une interview [2], Sandra Lucbert en donne l’explication. C’est un pastiche du titre de ce qui pourrait être une étude psychanalytique des rêves dans le néo-libéralisme.

Voilà, vous êtes déçus ! Je le suis aussi. Parce que je n’ai pas trouvé dans ce bouquin ce que je croyais y trouver, une explication claire et définitive du dévoiement contemporain de la conduite du monde. Mais ce que j’y ai trouvé vaut bien plus. Un monde humain, fait de mots, d’écriture, de complexité, de rêve, de psyché, de mystère… et pas, au fondement, de fric. Hégémonie de fric, assez !

par Eric Bogaert, Sandra Lucbert, Pratiques N°97, juin 2022

Documents joints


[1« Dans le piège de la dette », documentaire de l’émission du 10 décembre 2019 de C dans l’air, France 5.

[2« Le service d’ordre est aussi dans la langue », une discussion avec Sandra Lucbert, lundi soir, paru sur le site lundimatin #307, le 4 octobre 2021.

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