Tolten,
Psychologue clinicien, auteur, musicien et performeur
La pratique du soin est en train d’être détruite par des gens qui prennent des décisions avec la seule volonté de réduire les coûts. Tout le reste n’a aucune importance à leurs yeux. Ils sont économistes de la santé, gestionnaires de flux, spécialistes en communication, entrepreneurs pharmaceutiques, idéologues du marché… Ce qui les rassemble tous, c’est d’être les fossoyeurs du service public. Pour prendre leurs fonctions, ils ont dû laisser leur humanité au vestiaire.
Une fois passé ce constat, que reste-t-il à dire sinon que leur plus grande force est de pervertir le langage. Ils arrivent même à justifier les politiques qu’ils mettent en place. Y croient-ils vraiment ou est-ce juste de la rhétorique ? Sont-ils bêtes ou féroces ? Inutile de perdre du temps à chercher la réponse. Le constat est là : ils mettent en place la destruction du système de soin. Je connais personnellement une quinzaine de lieux qui ont été saccagés – voire fermés – par des décisions plus ou moins directes de l’Agence régionale de santé (ARS). Quand il ne s’agit pas d’un directeur d’établissement zélé formé au management 2.0 qui anticipe les recommandations de ladite ARS et qui détruit en quelques mois le travail que des équipes ont mis des années à mettre en place. Ces gens-là suivent les « recommandations de bonnes pratiques » pensées, élaborées et imposées par d’autres bureaucrates dans d’autres sphères plus hautes encore (des sphères stratosphériques, hors sol) : la Haute autorité de santé, les ministères, et parfois même les législateurs (le Sénat).
Évidemment, il y a des mobilisations. Parfois cela peut retarder le processus engagé. Pour preuve : le retrait de l’amendement 159 qui voulait interdire, dès janvier 2026, le financement public des soins se réclamant de la psychanalyse. Cet amendement risquait de provoquer le chaos dans des centaines, voire des milliers de lieux de soins s’inspirant ou se revendiquant d’approches psychanalytiques (Centres médico-psychologiques, établissements médicaux sociaux, hôpitaux et cliniques psychiatriques, etc.). Cela aurait touché au bas mots des dizaines de milliers de patients.
Qui sont les trois sénatrices et le sénateur qui ont déposé cet amendement ? Ils font tous les quatre partie du groupe Union Centriste. Il y a Mme X dont la profession déclaré est « artiste », Mme Y « comptable », Mme Z « vétérinaire », et M. W « responsable de collectivité ».
Aucun d’entre eux n’est soignant (à moins que l’on considère que les vétérinaires sont des soignants comme les autres). Pourtant, ces quatre-là déposent un amendement pour interdire le financement de la psychanalyse. Dans un monde idéal, j’aimerais pouvoir leur parler, leur expliquer que lorsque l’on parle de psychanalyse en institution, on ne parle pas de la cure type, mais de dispositifs de soins qui prennent en compte l’inconscient, donc le transfert. Leur dire que prendre en compte le transfert, c’est prendre en compte la singularité de chacun et ne pas « prendre pour soi » ce que nous adressent les patients. Que c’est travailler l’accueil et la disponibilité. J’aimerais aussi leur parler de psychothérapie institutionnelle, cette trouvaille incroyable, ce trésor qui mériterait de faire partie du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO… Leur dire que l’un des piliers de la psychothérapie institutionnelle est la psychanalyse. Et puis j’aimerais poursuivre en leur expliquant que des chercheurs, tels François Gonon et Pascal Keller, ont démontré dans une méta-analyse, qu’à durée égale les psychothérapies orientées par la psychanalyse sont aussi efficaces que les thérapies cognitivo-comportementales [1]. Et finalement leur glisser à l’oreille : « Mesdames les sénatrices et Monsieur le sénateur, avant de proposer des amendements, ayez un peu de culture, étudiez vraiment votre sujet et surtout faites preuve d’un zeste d’honnêteté intellectuelle ! Et si vous pensez sincèrement défendre les familles et les usagers, n’hésitez pas à lire la lettre que Mireille Battut, maman d’un enfant autiste, a adressée à Mme Carlotti, alors ministre de la Santé. »
Mme Battut y défendait la pluralité des pratiques en critiquant les approches clientélistes. En effet, en 2013 déjà, la psychanalyse et les soignants s’en inspirant étaient dénigrés et caricaturés par des politiciens qui écoutaient les sirènes de certaines associations de familles aux positions radicales. Ils oubliaient que ce n’était pas le cas de toutes les familles d’enfants autistes. (Cette lettre remarquable se trouve sur le site Cairn en accès libre).
Ce qui est désolant, c’est qu’il n’y a plus aucun dialogue possible. Tout est déjà verrouillé, joué d’avance. Mme X la sénatrice a déjà promis de « poursuivre le combat ».
Au fond, nous ne parlons plus la même langue. Leur langue est morte, évidée, empaillée, leur langue n’a plus de sens, plus de direction, leur langue est sans cible quand nous sommes sensibles, leur langue est manipulation, elle est glacée, vidée du cœur et des tripes, leur langue est destruction, mensonge, et post-vérité, leur langue est un post sur X, Facebook ou TikTok, leur langue affirme une chose et certifie son contraire dans la minute, leur langue est faux témoignage, leur langue est marée noire, leur langue exclut, leur langue est ange de désolation, leur langue assassine la délicatesse et la poésie, leur langue est chiffre et se croit objective, leur langue compte et économise, leur langue est vanité, leur langue n’offre rien, ne dit rien, ne croit en rien, leur langue est utilitariste… Ce qu’ils disent va sans dire, ce qu’ils pensent va sans penser. Ils déshumanisent le langage, ce sont des annihile-mots, ils sont bêtes et féroces.
Il y a peu, j’ai eu des soucis de santé. J’ai donc dû faire une IRM. Le constat est effarant : j’habite dans une zone rurale, mais tout de même… Les conditions de prise en charge se sont gravement dégradées en quelques années : les délais sont tellement longs que cela devient risible et il est même compliqué de trouver des professionnels. De plus, dans de nombreux lieux, l’humanité a été retirée de l’accueil – au sens premier : il n’y a plus d’humain à l’accueil, même téléphonique. Lorsque j’appelle un hôpital pour prendre un rendez-vous pour un examen, je tombe sur un répondeur : Bonjour vous êtes à l’hôpital Untel, Si vous souhaitez un rendez-vous dites « rendez-vous »… Puis « si vous connaissez déjà le code pour le cabinet, vous pouvez le taper maintenant, sinon pour un rendez-vous avec le cabinet viscéral et digestif, tapez 1, pour la gynécologie tapez 2, l’angiologie tapez 3, et cetera jusqu’à, pour l’endocrinologie-diabétologie tapez 17 »… Tout cela avec une voix sans aucune inflexion, à la prosodie de robot. On m’avait prescrit une IRM du dos. Je n’ai jamais su ce que je devais taper comme numéro. D’une certaine manière, cet hôpital est à la pointe des soins, au top de l’accueil de l’usager (l’usager ?). C’est tout à fait dans la logique de l’efficience et des économies budgétaires prônées par les ARS. Mais quel accueil déplorable.
J’ai mis du temps à écrire ces lignes parce que je sais bien que « les politiciens nuisent gravement à la santé publique… ». Et je sais que vous aussi vous savez. En écrivant dans Pratiques, je m’adresse à des gens convaincus, comme moi. Cela ne changera rien à ce qui est en train de se passer. Parce que le problème est plus vaste. Je lutte et nous luttons pour un soin de qualité, pour que prime l’humain sur les économies budgétaires. Nous nageons à contre-courant. C’est un courant extrêmement puissant, car ce qui se passe s’inscrit dans un contexte globalisé. Que je le veuille ou non, ma vie, nos vies, sont reliées à l’élection d’un type comme Trump, à la politique Russe, à ce qui se passe à Gaza, aux tensions entre la Chine et le Japon (ou avec Taïwan), à la guerre au Soudan, au retour du totalitarisme au Chili, etc. Le lien entre tout cela, c’est l’économie globalisée de marché.
Dans son ouvrage Sapiens, Yuval Noah Harari retrace l’histoire de l’homo sapiens. Notre espèce est parvenue à devenir l’espèce dominante en quelques milliers d’années. La raison de cette suprématie : la collaboration à grande échelle. L’auteur nous dit que les humains parviennent à collaborer en si grand nombre parce qu’ils partagent une réalité intersubjective commune. « Tous ces réseaux de coopération – des villes mésopotamiennes jusqu’aux empires Qin et romain – étaient des "ordres imaginaires". Les normes sociales qui les sous-tendaient ne reposaient ni sur des instincts enracinés ni sur des connaissances personnelles, mais sur l’adhésion à des mythes partagés. » [2] Autrement dit : c’est parce qu’un groupe humain se raconte des histoires communes qu’il peut collaborer. Pour Harari, les moteurs de l’histoire sont intersubjectifs : ce sont les mythes partagés que sont la loi, l’argent, la religion et les nations.
La romancière et essayiste Nancy Huston va plus loin. Elle avance que l’espèce humaine est une espèce fabulatrice. C’est-à-dire que nous avons un tel besoin des fictions que cela devient une drogue dure. Notre identité, notre nom, notre nationalité, nos croyances religieuses ou spirituelles ne sont que des fictions que nous subissons (dans le sens où nous ne nous rendons plus compte que ce sont des fictions). Il n’y a rien de péjoratif dans le terme de « fiction ». Les fictions sont des interprétations du réel. Et nous en avons besoin. Il y a bien des faits objectifs, mais pour Huston, il nous est impossible d’appréhender et de relater ces faits sans les interpréter. Elle avance que l’intérêt de l’approche psychanalytique (qui est une fiction, comme tout le reste) est de mettre volontairement en mouvement notre « machine interprétative ». Autrement dit de questionner nos interprétations, donc nos fictions. Elle va même plus loin en affirmant qu’il est nécessaire d’en inventer de manière consciente : « C’est parce que la réalité humaine est gorgée de fictions involontaires ou pauvres, qu’il importe d’inventer des fictions volontaires et riches. » [3]
Nous sommes nombreux à penser que le capitalisme est une impasse. Il existe de nombreux mouvements anticapitalistes, à l’échelle nationale ou internationale. Pourtant on a l’impression que « there is no alternative » comme le disait Margaret Thatcher. Et pour cause : la fiction de l’argent est la seule fiction à laquelle toute l’humanité adhère [4]. Où que vous soyez dans le monde vous pourrez payer avec de l’argent (sauf peut-être sur l’île de North Sentinel dans l’océan Indien : les habitants vivent en autarcie et rejettent tout contact avec l’extérieur… Ils tuent ceux qui les approchent).
L’argent est le mythe le plus partagé sur cette planète. La puissance du capitalisme est due au fait que nous n’arrivons pas à imaginer, à croire, à une organisation humaine à grande échelle qui ne fonctionne pas avec l’argent. De plus, cette croyance nouvelle devrait être partagée au point de devenir une réalité intersubjective (un mythe). On en est loin.
Dans un premier temps, le mythe de l’argent a permis aux humains d’échanger des marchandises, d’avoir un certain confort matériel et même un accès à la gratuité des soins et de l’éducation dans de nombreuses parties du monde. Le problème est que l’on glisse inévitablement d’un système qui fonctionne par l’argent à un système qui fonctionne pour l’argent. La suite logique de cette fiction, c’est le chacun pour soi et le tous contre tous. C’est la réduction des dépenses, c’est la destruction de l’école publique et sa privatisation, c’est le démembrement de notre système de santé et sa privatisation, c’est les politiques qui justifient la guerre, c’est un avenir de merde pour nos enfants, c’est le déni du réchauffement climatique, c’est l’amendements 159, c’est la guerre au Soudan, l’élection de Trump, la montée de l’individualisme et du fascisme, c’est la politique de la Haute autorité de santé et des agences régionales de santé, c’est les « si vous connaissez déjà le code pour le cabinet vous pouvez le taper maintenant, sinon pour un rendez-vous avec le cabinet viscéral et digestif tapez 1… ».
Nous sommes dans une ornière. Il faudrait inventer d’autres mythes, d’autres histoires, imaginer d’autres fictions. Il faudrait que l’on y croit collectivement pour que cela puisse devenir une réalité intersubjective. Je n’ai aucune idée de la manière dont cela pourrait se produire. Ce dont je suis sûr, c’est que cela adviendra par le langage. Il faudra commencer par nous défaire de leur langue poison. Pour cela, l’innocence sera notre seule arme. Nous nous ferons graines et pistil, pétale de rose et réseau de résonance, nous nous raconterons la clinique, parce que c’est plus vrai que leur chiffre, parce que la clinique s’oppose à toute réduction. Si je parle de la guerre au Soudan cela ne dit pas grand-chose, alors que si je parle d’Amir qui a fui la guerre, de son regard doux, de son corps élancé, de sa jambe brisée par les militaires, cela donne un visage à l’impensable. Amir boitera toute sa vie. Amir est musulman. Amir boit parfois de la bière. Amir a une amoureuse. Amir travaille sur des chantiers et envoie de l’argent à sa mère et à son frère handicapé. Amir a passé son permis en France. Amir a eu un accident : il s’est endormi au volant. Amir et ses doutes. Amir et ses désirs. Amir et ses peurs. Amir et ses pleurs. Amir et son sourire lumineux. Amir et son rire discret. Amir mon ami. Amir a donné un corps, pour moi, à ce qui se passe au Soudan.
De la même manière, lorsque nous parlons de clinique, nous donnons corps au handicap, à la maladie mentale, à la misère, etc. Nous faisons exister des personnes dans leur singularité. Contrairement aux chiffres et aux statistiques. Peut-être que cela ne changera rien à la capacité de nuisance politicienne. Au moins on aura essayé. En tout cas j’ai envie d’y croire.