Histoire à dormir debout

Serge Sadois, malade impatient

Sans qu’on sache pourquoi, je perdais connaissance et je tombais, il a même dû m’arriver de convulser une fois ou deux vu les traces de brûlures sur mon visage faites par la moquette rugueuse de mon bureau.
Très rapidement, ma femme, généraliste, m’a fait faire connaissance d’un jeune et charmant neurologue qui m’a fait passer tout un tas de tests. Je me souviens d’un casque plein d’électrodes et de fils de toutes les couleurs reliés à un enregistreur dont les aiguilles griffonnaient un papier déroulant. Résultat négatif.
Un autre avec des lumières clignotantes plus ou moins rapidement, même résultat.
Des batteries de questions, idem.
Je paraissais bêtement normal de ce côté-là.
Mais que faisait-il donc ?
Et si c’était cardiaque ?
Là, aussi, je suis allé voir un cardiologue, tout aussi jeune et charmant que le neurologue. Là aussi, batterie de tests, électrodes, fils bariolés et aiguilles qui s’affolent. Et… encore normal.
Questionnaire sur ma famille cardiaquement suspecte, échographie, enregistrement sur 24 heures, épreuve d’efforts. Toujours normal.
Vint alors le tilt test, rien de tel pour diagnostiquer les syncopes rebelles.
Dans une salle d’examen au fond d’un couloir, lumière tamisée, bruits feutrés, je me suis retrouvé attaché sur une table, un tensiomètre au bras et une infirmière pour me surveiller. Au bout d’un certain temps, la table a basculé à 70-80° et on a attendu 30 minutes pour voir mon comportement. Comme il était interdit de parler, j’ai vite eu envie de dormir. À mon réveil, la table était redevenue horizontale, j’ai appris par le cardiologue que j’avais fait une syncope trois minutes après la fin théorique du test, l’infirmière l’ayant prolongé sentant que je commençais à dériver.
Je suis sorti dans la salle d’attente, c’est-à-dire deux vulgaires chaises plastiques dépareillées encombrant le couloir. À peine assis, quelqu’un est venu me parler, c’était le neuro.
« Ça va ? Où en êtes-vous ? Ah oui, un tilt test… »
Avant que je puisse m’expliquer, le cardio est arrivé.
« Oui, il a plongé à 33 minutes, c’est pas normal mais pas significatif. » L’autre : « Ah oui, c’est bizarre, tu penses qu’il pourrait avoir quoi ? Parce que moi, c’est limite aussi, c’est pas net… » Et la discussion a bien duré 5 à 10 minutes. Il pourrait faire ceci à moins qu’il fasse cela, pas possible parce qu’il aurait réagi comme ça et il ne l’a pas fait… etc.
Tout ça de chaque côté de ma chaise pour ne pas gêner le trafic des lits qui allaient et venaient. Pris dans leurs réflexions, ils m’avaient complètement oublié…
À un moment, le « il » s’est manifesté.
« Vous savez, à quelques mots techniques près, je comprends tout ce que vous dites, vos interrogations et vos raisonnements. Si je n’étais pas un peu initié à votre monde, ça pourrait être inquiétant. »

Avant de partir, l’un des deux a balbutié : « Si vous avez du nouveau, appelez ma secrétaire pour avoir un rendez-vous. »

par Serge Sadois, Pratiques N°89, mai 2020

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