Franck Gérard, photographe. De l’humour et de l’humeur

Phiippe Bazin
Photographe

Franck Gérard pratique une photographie dont on peut très facilement repérer les origines, tant celles-ci ont approché de près le grand public à travers l’œuvre et la personne de Robert Doisneau. En effet, ce qui ressort immédiatement à la vue de ses photographies, c’est un sens aigu de l’humour ainsi qu’une véritable empathie pour le commun des mortels. Qu’on ne s’y trompe pas, Franck Gérard n’est pas un photographe de la larme à l’œil s’attendrissant sur des émotions qu’il partagerait avec ses congénères. Son regard est plus caustique, plus détaché et en même temps plus ouvert à la multiplicité des interprétations. Bien qu’imprégné de réalisme poétique, sa culture artistique lui permet d’observer dans toutes les scénettes qu’il photographie les apports que l’art de notre époque nous donnent à voir : le corps des gens en action évoque la performance, les meubles d’un vide grenier dans la rue une installation, une poupée gonflable l’art corporel des années 70-80, un lettrage géant la chute du pop art dans la rue. Surtout, on ne manquera pas de remarquer, sur la photographie de couverture, ce quidam qui essaye vainement de remettre ces tuyaux jaunes dans sa voiture : la métaphore chirurgicale du praticien empêtré dans son acte ne nous échappe pas, surtout dans le contexte de cette revue. Mais aussi parce que Franck Gérard a réalisé un travail photographique au bloc opératoire, de la façon la plus sérieuse du monde. Il vient en outre de photographier en collaboration avec des scientifiques du paysage les calanques près de Cassis, de façon tout à fait documentée et remarquable dans l’esprit d’un travail de terrain.

Sa préoccupation n’est donc pas celle du rire exclusivement, ce n’est qu’un des outils de son travail, un scalpel dont il ne s’agit pas de regarder la pointe effilée comme le doigt qui montre la lune. Toute expérience photographique vécue par lui peut être reprise, ou pas, avec écart, passant souvent du côté du burlesque avec la plus grande aisance. Ce terme, burlesque, est sans doute ce qui caractérise le mieux la pratique du photographe, plus qu’une resucée de réalisme poétique. Burlesque par l’emploi de situations d’apparence commune pour évoquer les choses les plus sérieuses, comme un rapport ambigu au corps, à la déliquescence des choses, et surtout à la flânerie chère à Baudelaire : celui-ci demandait aux artistes modernes de descendre dans la rue en anonymes pour révéler les artifices du monde. Derrière l’humour apparent des images de Franck Gérard se déploie une inquiétude et une humeur du temps présent, dont il ne faut pas ici négliger la profondeur, et que le poète du XIXe siècle nommait « l’époque, la mode, la morale, la passion ».


Actualités :
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-  Another "Echo", une flânerie dans les rues de Southend-on-Sea, Royaume-Uni, Juin 2018
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par Philippe Bazin, Pratiques N°82, juillet 2018

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