Écho du fond de l’entonnoir

L.A Woman (LAW),
Infirmière.

Quelque part en France, la pandémie survient dans une unité de soins déjà en crise, d’un hôpital psychiatrique en crise depuis des lustres.

Dans notre pavillon, la tension perdure depuis des années, les médecins « historiques » s’y sont épuisés, le turn-over du personnel a entraîné la modification des trois quarts de l’équipe depuis un an. « Non, le burn-out n’est pas une maladie professionnelle, tout est une question d’organisation » qu’ils disent au-dessus de nous. Nous avons alerté notre direction à plusieurs reprises via la procédure de danger grave et imminent (DGI), la tenue de comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) extraordinaires et autres joyeusetés. Le personnel soignant est broyé par cette machine infernale, les jeunes diplômés ne trouvent pas de sens à leur travail et les plus anciens l’ont perdu. L’effectif patient est constant à 22 (pour un agrément de 20 places), malgré les belles et vaines promesses de bloquer l’effectif, car plus assez de personnel en poste (jusqu’à dix arrêts tous personnels confondus, pendant des semaines). De plus, la très grande majorité des patients est hospitalisée sous contrainte, l’hospitalisation libre est devenue anecdotique chez nous.

Arrive mars et le confinement, on verrouille tout ! Le médecin, fraîchement débarqué à l’hôpital, subit le jeu de la direction et de la cellule de crise (composée de sachants de la direction et du président de la CME), vide le pavillon de ses patients stabilisés pour accueillir des patients d’autres secteurs et faire plaisir aux copains. Ces patients stabilisés seront déplacés comme des sacs de linge sale vers les cliniques privées où leurs projets de retour vers la cité seront gelés, perdant au passage la relation thérapeutique que nous avions pu établir ensemble.
Au final, ce pavillon aura fait le plus grand nombre d’entrées/sorties de l’hosto (jusqu’à quatre par semaine) avec tout ce que ça entraîne comme surcroît de travail, accueil, évaluation clinique, installation, logistique…
Certains jours, jusqu’à quatre patients sous protocole chambre de soins intensifs ou chambre d’isolement (CSI) et six autres en protocole zone fermée, où les chambres ont des serrures gérées par le personnel, et ce, à l’origine, pour respectivement deux et cinq chambres dédiées. Conçus en 2002 par un encadrement infirmier agité du bulbe et livrés en 2005, les pavillons d’admission sont constitués de deux zones. Une zone ouverte (ZO) de quinze lits permettant aux personnes hospitalisées d’aller et venir librement dans l’unité ou l’hôpital. Une zone fermée (ZF), composée de cinq chambres « fermables » et deux CSI autour d’une cour intérieure sécurisée. Une chambre « fermable » possède deux accès, un vers la ZF et un vers la ZO, la gestion de l’accès se fait selon les prescriptions médicales.
D’où le changement express de trois barillets de porte en zone ouverte pour suivre les prescriptions d’enfermement et de diminution des stimuli. Échange de serrures de confort « verrouillables » par les patients contre des serrures gérables par le personnel uniquement.
Arguments avancés par « le doc », qui fait ce qu’il peut face à cette cellule de crise toute-puissante : « Nous n’avons pas assez de personnel pour une surveillance et prise en charge adaptée, donc on enferme ». Certains pour des raisons purement psychiatriques, d’autres pour des raisons psychiatriques et covidesques, la cellule de crise n’ayant pas jugé utile de créer un pavillon sas, dédié aux admissions. Et pour eux : si faire respecter les gestes barrières à un patient psychotique non stabilisé, vous n’y arrivez pas ? Enfermez-les donc dans leur chambre, ce sera plus simple !

Ben oui, on n’a pas le droit d’être en sureffectif soignant ! Nous rétorque-t-on. Par contre, on peut vous fournir de la main-d’œuvre quasi gratuite ! Ces chers étudiants en soins infirmiers réquisitionnés pour l’occasion, qui figureront dans les effectifs et seront payés à coups de masques chirurgicaux et gel hydroalcoolique ! La grosse blague !
Une collègue contractuelle a voulu revenir sur son congé « exceptionnel jour de réserve » pour renforcer et aider l’équipe en poste, réponse donnée par l’encadrement : « Non, c’est interdit, vous êtes en réserve et vous le restez, sauf si on vous demande de revenir, sinon on vous colle un rapport ! »… Magique !
Pendant ce temps, dans le pavillon, l’équipe soignante s’est transformée en couteau suisse (sans l’outil soins) : elle doit être partout en même temps, à la pharmacie, à l’entrée de l’hosto pour récupérer les livraisons des familles, au téléphone avec les familles inquiètes, à la gestion logistique du linge et des repas, au ménage (rappelez-vous les nombres d’entrées et sorties en une semaine !, en plus des changements de chambre internes), répondre aux gens qui sonnent à l’entrée (eh oui, interdiction d’entrer pour les agents extérieurs au service), distribuer les médicaments et les repas de manière individuelle sans le matériel adapté. Et après tout ça, être « un peu » auprès des patients, enfin surtout ceux dont la clinique est trop bruyante ! Le tout pour trois infirmières, une aide-soignante et un·e agent de service hospitalier…

Un certain jeudi dans la zone fermée :
– quatre patients en protocole CSI, un autre très agité ;
– le matin, admission suite à une levée d’écrou d’un patient en phase maniaque, il a tellement terrorisé le médecin en poste que celui-ci l’a laissé tel quel en ZF, sans consigne particulière et avec tous ses effets potentiellement dangereux. À nous l’après-midi de rectifier le tir et de nous faire pourrir par le patient… Merci « doc » !!
– 19 h 30 : un patient en CSI explose, appel de renforts pour gérer la situation et dans le même temps bagarre dans la ZF entre les autres patients.
Tout le monde a fini bouclé en piaule…
Nous avons dû anticiper la nuit et demander aux cadres de garde de trouver une solution, car deux nénettes fraîchement diplômées en poste… On se paie aussi le culot d’envoyer un mail à notre hiérarchie pour les informer de la situation et réclamer des moyens humains…
Le lendemain matin, venue du grand chef, qui nous passe de la pommade sur l’effectif patient bloqué à vingt pour le week-end, afin de faire « redescendre les tensions ». Il en profitera pour aller voir un patient dont il n’est pas le référent : « Mon pauvre monsieur, il est méchant le docteur, les infirmiers savent pas s’occuper de vous, vous êtes enfermé, c’est moche »…
Pendant les transmissions inter-équipes de 14 heures, arrivée du directeur des soins infirmiers (DSI) pour discuter et se présenter. Bah oui, il avait prévu de faire le tour des pavillons de l’hosto à son arrivée (février) mais mince, la Covid est passée par là, coupant ses élans de convivialité !
Comme il a eu vent du merdier de la veille via le rapport de la régulation, il est venu plus vite.
Il nous a servi un discours de directeur, « la situation est tendue à cause du confinement, touça touça… En plus, vous avez un agent PEC (agent spécialement dédié à la Prise en charge complexe d’un patient) en journée, ça devrait suffire… » Non ! C’est tendu le matin et explosif en fin d’après-midi, hors horaires de journée.
Nous nous sommes permis de recentrer le débat sur l’effectif soignant qui n’était plus suffisant pour assurer des soins de qualité et en toute sécurité (avec appui du cadre qui admet qu’on n’a pas le temps de faire de la clinique), lui rappelant que ça faisait partie de ses missions de DSI d’augmenter les effectifs d’une équipe si besoin.
« Oui, mais je ne peux pas vous donner plus de monde sans avoir vu le reste des pavillons et évaluer la situation dans sa globalité, et pourquoi juste pour vous ? C’est pas si simple… »
Donc nous avons claqué la porte de cette réunion improvisée.
À la suite de la discussion, il ose visiter la ZF et trouve ça sordide, glauque, affreux pour les patients. Bienvenue en psy !
Et ça recommence la semaine d’après ! Les patients se battent, au passage on prend aussi des coups et plus personne n’est dans le soin, on arrive dans le sécuritaire. Gérer des bagarres monopolise tous les soignants du pavillon, plus ceux venus en renfort. Que deviennent les autres ? Les moins bruyants ? Les plus discrets qui n’osent pas nous déranger ? Ils errent dans les couloirs à regarder le temps passer et ces blouses blanches masquées qui s’agitent…

La situation ne s’est pas arrangée, nous avions l’immense privilège de bénéficier d’un soignant supplémentaire pioché dans l’effectif des structures extra-hospitalières, mais pas tout le temps et tant pis pour tous ces patients qui ne doivent leur fragile stabilité qu’au lien maintenu avec ces structures.
Les patients ont continué d’exploser régulièrement car nous ne sommes pas assez pour leur apporter des soins de qualité. De soignants, nous sommes devenus matons, arbitres de catch et distributeurs de comprimés ou plateaux-repas (dixit les patients). Nous voilà obligés de justifier nos difficultés auprès de nos collègues de l’« extra » qui viennent nous renforcer à reculons. Parce que la Covid a stoppé net tous les projets de recrutement ou de création d’un pool de remplacement, « nous devons faire avec les forces en présence »… Mais nos forces s’amenuisent, tout comme le nombre de lits. Ce virus n’aura pas réussi à attaquer le plan antérieur de fermeture des pavillons échafaudé par de grands décideurs, assassins de l’hôpital public.
La gestion des agents réservistes est plus que douteuse puisque certains agents ne seront presque jamais rappelés, alors que d’autres auront une mutation temporaire à temps plein dans d’autres pavillons. Bienvenue chez M. Bricolage !

Le confinement se lève mais pas pour tous, nos pavillons resteront fermés à clé encore au moins deux semaines, le temps de réfléchir à une organisation optimale qui serait que : la permission seule ou la sortie définitive ne se ferait plus selon l’état clinique, mais selon les capacités de la personne à respecter les mesures barrières ! Allez donc le faire comprendre aux patients et à leur famille !
Les structures extra-hospitalières continueront de fonctionner en mode dégradé jusqu’en septembre ! Pourquoi ? Pour mieux faire décompenser les patients et les ré-hospitaliser en intra : « venez, on a la clim ! »
Dans cette histoire, tous les personnels de psychiatrie, du médecin à l’agent de service hospitalier, se démènent pour faire au mieux, pour que les patients ne pâtissent pas trop de ce double enfermement et des injonctions paradoxales balancées par la bureaucratie d’en haut. Au péril de leur santé.
La Covid nuit gravement à la qualité des soins psy dans une institution déjà très malade… Fuck la Covid !


par L.A. Woman, Pratiques N°90, juillet 2020

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