2015 : CHU de Bordeaux, groupe de travail éthique

Françoise Lagabrielle,
Médecin psychiatre retraitée,
membre du Collectif Aquitaine de réflexion sur l’éthique biomédicale.

Ce groupe assez régulier, où des praticiens hospitaliers venaient parler de ce qui leur posait question, fonctionnait depuis presque un an, et comprenait une vingtaine de personnes : médecins et paramédicaux, hospitaliers ou non, mais « agréés » en ce cas. J’y étais admise.
Un jeune médecin des hôpitaux, urologie, présenta un cas qui le turlupinait : il s’agissait d’un homme d’une soixantaine d’années venu consulter une première fois il y avait presque quatre ans, avec un mot de son médecin traitant. Le diagnostic fut posé de cancer de la prostate à son tout début. Ce médecin lui expliqua les protocoles possibles, et ce qui pouvait être envisagé maintenant, à ce stade précoce, plus tard bien sûr le traitement risquait de devenir plus lourd. Le malade demanda à réfléchir, à la fin de l’entretien et disparut dans la nature.
Un an plus tard, le service le convoqua pour faire le point. Son état n’avait pas empiré, il avait vu des tas de médecins hors de Bordeaux, à Paris, mais il ne donnait pas suite à ces consultations… il avait des choses importantes à faire… On l’assura que pour le moment, il n’y avait pas d’aggravation, mais qu’il serait plus qu’important qu’il se décide, tant que la tumeur était minime. Il dit oui, oui qu’il allait réfléchir… et il ne revint dans le service qu’un an plus tard, sur convocation hospitalière, le cancer avait progressé, encore possible à traiter sans intervention. Il fut envoyé quatre mois plus tard par le médecin traitant, presque en urgence.
Question du jeune médecin hospitalier : « Qu’est-ce qui n’a pas été, pour qu’il n’écoute pas ce que je lui ai dit dès la première consultation ? »
Pendant un moment, le groupe a bien tourné l’affaire en tous sens, les protocoles avaient été parfaitement respectés…
Au bout d’un moment, j’ai fini par lui demander : « Mais qui était cet homme pour vous ? » peut-être pas très adroit, mais je ne savais pas trop comment formuler. Je me suis attiré une réponse cinglante : « Mais je ne suis pas là pour séduire les patients ». J’ai alors dit qu’il ne s’agissait pas de séduction mais de « qui » était ce malade… dont il n’avait rien dit.
Heureusement, une chef de service gériatrie du CHU un peu âgée et très respectée a pris la parole pour reprendre ce dont il venait de parler, le groupe a commencé à comprendre qu’il s’agissait de « relation malade-médecin » et chacun exprima un certain embarras à propos de « l’empathie »…. n’était-ce pas dangereux ?
À la sortie, un de ses amis avec qui je me trouvais, et que je connais et aime bien, a discuté avec lui, et il a fini par nous dire que ce qui avait été débattu était très intéressant… mais qu’il n’avait pas été formé pour ça. Il avait une maîtrise d’éthique médicale, obtenue, non dans la fac de Lettres, mais dans celle de médecine, où ce sont des médecins qui enseignent aux médecins !!!


par Françoise Lagabrielle, Pratiques N°90, juillet 2020

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