Social et médiéval en bateau…

Lionel Leroi-Cagniart,
Psychologue du travail.
Réseau Souffrance et Travail.

Pour penser la situation, s’arrimer au réel des établissements médico-sociaux nous révèle les dessous de la gestion matérielle et humaine d’un secteur considéré comme économique. Au-delà du terrain, il nous faut tenter de mettre en perspectives d’autres approches pour le soi-disant fameux jour d’après.

Bien avant le confinement, les requêtes ordinaires des personnels ne rencontraient que rage et silence en réponse. J’observe depuis bientôt dix ans, dans un de ces établissements pour handicapés ultra-fragiles, une absence de papier toilette, d’essuie-mains ou de savon dans les w.-c. Quand vous fréquentez un de ces lieux d’aisances, vous constatez toujours un manque de savon, de papier hygiénique ou d’essuie-mains. Impossible d’avoir une hygiène rigoureuse. Avertir ou se taire ? Ce sera selon ce que vous percevez de la relation ou de la gestion. Même délicatement formulée, votre remarque appellera au mieux de la surdité, au pire de l’invective. Certes, chacun pourrait participer au réapprovisionnement permanent. Mais il est interdit de se servir dans les réserves. Alors, vous passez d’un cabinet de toilette à l’autre pour vous soulager, laver vos mains et les essuyer dans un troisième. Venir travailler avec son savon, sa serviette et son PQ reste possible, mais pas commode. Après quelques gastros à répétition, vous suggérez que soient fixés aux murs des distributeurs de gel hydroalcoolique – Vous n’y pensez pas. Nous ne sommes pas un hôpital. On ne va pas tout aseptiser. Et de toute façon, ce n’est pas une obligation.

Dans ce même établissement, j’ai vu une aide-soignante en larmes un matin : « Regarde, me dit-elle en levant ses mains. C’est la quatrième toilette avec les mêmes gants. J’en peux plus ! »
Dans un autre établissement, un Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) public, ce sont des lingettes, des gants de toilette et des serviettes qui manquent. Alors, c’est le conflit avec les responsables et l’entraide en sous-sol. Chacun trouve le moyen de faire des réserves et de les cacher. Comme à la guerre, tous aux abris ! Pour bien faire son travail, on triche, on feinte, avec la peur au ventre parfois. Ça coûte cher l’hygiène. Alors, les cadres houspillent, menacent et la situation s’enkyste dans un autre silence. Celui du non-dit d’un côté et du déni de l’autre.
Si en plus il faut des masques, du gel hydroalcoolique… et pourquoi pas des tests tant qu’on y est ? Justement, on y est !

Juste avant le confinement, montent la peur, le bruit et la fureur… : des postillons jetés comme un défi à la face d’un collègue soignant parce qu’il porte un masque, lui. Si, si. Des cadres de santé dénient tout danger et ne fournissent rien parce que « ce qu’on entend à la télé est exagéré ». Si, si. Des notes de service requièrent que des agents de catégorie C prennent leur part dans l’effort général dans le but de soulager le travail des catégories A. Si, si. Ou bien cette note d’information interne d’un énorme groupe médico-social qui précise qu’on maintient les activités, que personne ne sera au chômage technique et que ne sont habilités au télétravail que les directeurs du Codir. Si, si.

Aujourd’hui, c’est le bruit aux balcons à 20 heures et Pâques aux tisons sans autorisation. Sûr que ça va motiver pour faire des réserves de produits d’hygiène dans les établissements de soin !
Dans le livre du Comité Invisible intitulé À nos amis, publié par La Fabrique éditions en 2014, j’ai surligné : « Tout n’est pas organisé, tout s’organise. La différence est notable. L’un appelle la gestion, l’autre l’attention – dispositions en tout point incompatibles. »
Ce serait quoi concrètement dans un établissement recevant des personnes fragiles ? Un projet défini en commun. Un partage des périmètres d’action réalisé en commun. Une répartition en commun des difficultés de chacun.
Aujourd’hui, dans les établissements, faire équipe est une injonction, pas un projet. Vous n’êtes que libres d’obéir comme dirait Yohann Chapoutot. Rarissimes sont les Ehpad où le personnel s’est enfermé pour vivre avec les résidents et les protéger. On peut rêver d’une prouesse managériale à la base de ce fait d’armes ou simplement d’un contexte conjoncturel.
En temps de confinement, les soignants peuvent accéder à du soutien psychologique en ligne gratuitement. Le psy vaut moins que l’essuie-mains, le savon ou le papier toilette. La force de cette époque est dans l’art de recycler. Les plateformes et les numéros verts fleurissent au printemps. Évidemment. Je doute qu’on chante tout l’été et qu’on puisse, l’hiver arrivé, rester au coin du feu comme autrefois quand la bise fut venue. Car il y aura des lendemains, forcément. Qui chantent ? Pas certain. Pourquoi ?
Pierre Zaoui, philosophe et enseignant à l’université Paris-Diderot, développe sa pensée de la situation dans un article de Joseph Confavreux publié par Médiapart le 4 avril 2020. « Ce sera peut-être une des leçons de cette crise : comprendre qu’en France, tout comme en Angleterre, en Italie, en Espagne ou aux États-Unis, la vérité de nos gouvernants, c’est qu’ils ne sont pas du tout néolibéraux et biopolitiques, mais de simples nullités médiévales et prédatrices, au sens de Foucault, c’est-à-dire beaucoup trop coûteuses et inefficientes, contribuant à détruire et leur population et leur économie. »

Bien-être social et priorité du vivant ?

Médiéval, ce mot repris en boucle qualifie bien la situation. Médiéval ce confinement, cette solution issue du Moyen-Âge quand on n’avait pas les moyens, la technique et le savoir pour combattre les épidémies. Mille ans d’histoire médiévale donc pour en arriver là ! Quel retour ! La start-up nation est aussi honteuse qu’une maladie qu’on tait par pudeur, honte ou culpabilité. Alors elle se pare des atours communicationnels pour favoriser une révolution d’opérette. En effet, que veut dire notre président Macron quand il évoque « le monde d’après » ? Une révolution, comme le titre de son premier livre électoral ? Si c’est un mouvement en courbe fermé autour d’un axe dont le point de retour coïncide avec le point de départ, le jour d’après sera une illusion.
La souffrance et l’aisance risquent de rester sur leur pré carré. Les pauvres d’un côté et les riches de l’autre. Simpliste, j’en conviens. Pour autant, je constate qu’on ne propose pas autre chose que ce qu’on aurait pu nous donner avant. Sont accordées des primes, du matériel, des lits, du temps, des congés (bonifiés ?) et le tout de manière exceptionnelle. Car ils le disent déjà : il va falloir rattraper les points de PIB perdus. Au détriment de qui ? Au bénéfice de qui ?
Si on m’annonçait qu’il en est fini des références à la croissance, au PIB, aux mètres étalons monétaires et que désormais, il va falloir penser, sentir et agir à l’aune d’une référence au bonheur humain, au bien-être social, à la priorité du vivant, alors, peut-être pourrions-nous y croire. J’ai besoin d’autre chose que des promesses. La source performative du langage va se tarir, Messieurs les politiques. À moins que la politique ne change de camp et de sens. Qu’est-ce à dire ?
J’évoquais plus haut les communs. Charlie Hebdo se fait l’écho le 15 avril 2020 d’une idée qui revient au goût du jour dans un article de Fabrice Nicolino intitulé : « Et si on mettait ça en commun ? ». Ah ! cette fameuse approche des communs… « Les communs sont des ressources qu’une communauté gère collectivement et dont elle se montre capable de maintenir l’usage, pour elle et pour d’autres. » Pour y parvenir, il semblerait qu’il faille sortir la santé des règles du marché mondial, comme tant d’autres domaines essentiels à notre survie (l’eau, la terre, les océans, les animaux, les plantes et le travail, qui n’est pas une marchandise, dixit Alain Supiot…).
Sortir du marché et se priver des nouveaux joujoux du libéralisme, tel les « contrats à impact social » par exemple ? La référence en la matière, c’est quand même « La solidarité à but hautement lucratif », titre Le Monde Diplomatique en octobre 2019. Cette révolution conceptuelle dévore déjà le secteur médico-social. On peut faire le lien entre les comportements maltraitants d’aujourd’hui cités en exemple plus haut et ce qui se réfère à cette approche hautement toxique pour l’avenir du service à la personne. Le principe est de faire financer des projets sociaux par des investisseurs privés. « Le contrat prévoit une rémunération en fonction d’objectifs chiffrés sur le nombre de bénéficiaires à aider et la durée de l’accompagnement. L’État ne rembourse l’investisseur que si tous ces objectifs sont atteints, en y ajoutant une prime, entre 6 et 15 % du montant apporté. » Ne doutons pas que les coquins sauront présenter des bilans flatteurs pour quelques récompenses… L’expérimentation a commencé en 2016 en France par la grâce d’une secrétaire d’État chargée de l’économie sociale et solidaire, d’un certain Emmanuel Macron, ministre de l’Économie…
Faisons court avec une simple question. Peut-on raisonnablement imaginer que le pouvoir en place va changer le système qui privatise les gains et mutualise les coûts en nous faisant croire que la notion des communs est devenue le paysage du jour d’après ?

Une nouvelle version du « en même temps »

Un article paru le 20 avril 2020 dans le journal Le Monde sur l’après crise, titre « La majorité tente de "réinventer" le macronisme » et cite en conclusion le chef de l’État : « Je suis prêt à me battre et à défendre ce en quoi je crois, tout en demeurant capable d’essayer de concevoir ce qui semblait impensable. » Une nouvelle version en somme du « en même temps ». L’article parle de « remonter la pente », de « dépasser ses idéologies », d’« union nationale », d’« allocation universelle de formation », d’« Obamacare du logement », de « primes et de mesures exceptionnelles » pour les premiers de tranchées, de « conférence sur les salaires », de « travail rémunéré à sa juste valeur » etc. Cela n’empêche pas Aurore Bergé d’oser : « Le point de départ est sanitaire, pas financier ou économique… il n’y a donc pas de raison de remettre en cause les fondamentaux du capitalisme. » En somme, le logiciel ne changera pas. Il y aura toujours deux mondes, reconfigurés à la marge, sous couvert d’un vocable issu des communs. On botte en touche l’air de rien. Et ça passera.
Toujours dans Le Monde du 20 avril, l’économiste Hervé Defalvard voit dans les actions locales d’accès et de gestion des « biens communs » l’ébauche de ce que serait le jour d’après, la crise financière de 2008 n’ayant abouti qu’à des changements mineurs. Pour lui, comme pour d’autres en ce moment, « les communs de territoire sont porteurs d’un nouvel universalisme. »
Si chacun s’attribuait ce que disait Lénine « la confiance c’est bien, le contrôle c’est mieux », le ciel resterait sans pollution, sans confinement et sans petit père des peuples pour figurer sur terre un espoir sans borne.

Les fonctions de nos actes

En mai 2020, dans l’un de ces établissements médico-sociaux de la région parisienne, l’Agence régionale de santé Île de France mandate une brigade pour tester les résidents et les personnels volontaires. Heureuse surprise : pas un seul cas de Covid-19. Qui a crié victoire ? Les gestionnaires. La hiérarchie qui refusait gants, masques et gel hydroalcoolique au début de l’épidémie. Ceux-là mêmes qui stigmatisaient l’empressement de représentants du personnel à vouloir trop en faire en les accusant de se pousser du col parce qu’ils réclamaient des moyens de protection.
Au lieu de faire équipe, les liens continuent donc de se distendre, les rapports de force de s’enkyster et les pratiques de se nécroser.
Comment articuler et penser la question de la prise en charge des personnes fragiles quand, d’un côté certains tirent vers le care et les autres vers le profit ? Comme si le gestionnaire et le soignant ne pouvaient pas faire équipe. Il me revient en mémoire la réponse d’un de ces directeurs (par intérim, comme les précédents) incapable d’élaborer un raisonnement sur le concept de fonction. Il restait muet quand nous lui demandions de définir la fonction du soin dans l’établissement, pour savoir quoi faire, comment et pourquoi ; la fonction de l’hygiène, la fonction psychologique, la fonction des réunions de transmissions, la fonction des activités de loisirs pour les résidents… Ce n’était pourtant pas l’énigme du Sphinx ! Même les pots de départ du personnel avaient grise mine puisqu’ils étaient organisés sans référence claire à une fonction partagée, une vision commune.
Pour élaborer un début de réponses à ce type de questions, il faut prendre à bras-le-corps, et même bras dessus bras dessous, l’intérêt commun, l’intérêt des communs. Mais le gestionnaire n’a pas toujours le goût et le temps pour ces sujets qui relèvent d’une autre conception du soin, du care, de l’attention.
Cela revient à s’interroger, comme Jean Oury : qu’est-ce que je fous là ?
Les gestionnaires ne répondent pas à nos questions sur le sens des activités et ses ressorts. Ils organisent nos tâches et commandent nos actes. Parés de la fonction autoritaire, ils se murent dans le silence de décisions jamais débattues. Cela ne les empêche pas de répéter qu’il faut faire équipe, s’engager, mouiller sa chemise, avoir le sens des responsabilités, coopérer, aller de l’avant… et pourquoi pas être « agile » ? Ça viendra, comme toutes ces notions inventées pour faire croire qu’en haut lieu on a réfléchi et qu’on a trouvé un Graal pour le bien de tous : le management agile finira bien par gangrener le médico-social. Et si vous avez la faiblesse de ne pas adhérer à cette forme de management à la mode, si vous commencez à vouloir penser autrement, c’est que vous êtes résistant au changement.
S’il y a bien une fonction qu’ils maîtrisent, c’est celle de communiquer. Et ça marche. Les plaquettes sont belles, les messages grandiloquents, les principes étincelants et parfois aveuglants. Les jardins et les parcs entretenus. Le matériel obligatoire en bon état. Quant au matériel humain, ressource sans laquelle rien ne peut avancer, il est en mauvais état psychologique parce que son éthique est empêchée et sa morale abîmée. Si les contenus des communications ne sont pas partagés, si les destinataires ne sont considérés que comme des récepteurs intelligents sans possibilité de feed-back, il ne peut y avoir de considération collective sur les fonctions, l’humain étant ravalé au rang de matériel, de corps mécanique. Sans pensée et partage de valeurs, il n’y a que chair sans âme, et l’on continuera d’avilir les serviteurs qu’on applaudissait à 20 heures.

Bref, on n’en sort pas de cette division en deux camps, au service d’un système économique qui envoie par le fond ce qui fait le vivant. Pour le pire et « en même temps » pour le meilleur ?


par Lionel Leroi-Cagniart, Pratiques N°90, juillet 2020

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