Colère en confinement

Philippe Regard,
Médecin généraliste.

Nous sommes le 8 mai, et je viens de découvrir avec effarement, alors que nous sommes en plein confinement, les mesures gouvernementales prévues pour la fin du confinement [1] dans le cadre de la prévention de l’infection à Covid-19. Je suis effectivement en colère et je ne sais comment prévenir les uns et les autres des impacts sur les libertés individuelles que ces mesures vont avoir. Voici donc quelques réflexions en vrac :
1. Le secret professionnel n’existe que quand cela arrange, et je suis franchement étonné que le gouvernement s’en affranchisse si facilement pour des raisons plus ou moins claires.
2. Un médecin responsable syndical de MG France justifie l’aspect mercantile (horreur !) de la mesure de « tracing Covid » de la Caisse nationale d’Assurance maladie : « Quant à la rémunération, elle ne récompense pas les renseignements transmis mais le temps passé à les rassembler ». Ce type de phrase venant d’un syndicat médical est pour moi une injure à notre métier. Cela m’énerve franchement ! Quelques euros, mais pourquoi ??? Cela, de toute façon, ne s’inscrit pas dans une démarche de santé publique !
3. L’argument du risque de « non-assistance à personne en péril » affiché par MG France [2], c’est la « tarte à la crème ». Cet argument pour justifier la mesure de « contact tracing » de la CPAM, est caduque au regard du droit. Le péril a été analysé « comme un état dangereux ou une situation critique qui fait craindre de graves conséquences pour la personne qui y est exposée et qui risque selon les circonstances, soit de perdre la vie, soit de subir des atteintes corporelles graves. Aussi, le péril doit être grave, constant et imminent comme l’a toujours rappelé la jurisprudence. »
On a déjà entendu cela à propos du VIH il y a trente ans. La responsabilité, c’est la nôtre, celle du médecin, entre un choix éthique et respect du·de la patient·e, et également respect de notre relation avec lui ou elle.
Cela n’excuse à aucun moment sa violation, quelles qu’en soient les questions parfois légitimes… et ce n’est ni à l’Ordre des médecins, ni à une plate-forme de l’Assurance maladie, ni à un syndicat professionnel d’en décider…
4. Je ne peux que m’étonner de cette soudaine duplicité (complicité) entre l’Ordre des médecins qui explique sur son site que cette dérogation au secret professionnel est acceptable car il s’agit « d’une dérogation légale » acceptée par la CNIL [3], la CPAM et le syndicat MG France. Qui va tirer profit de ce type de compromis ? C’est sûr, ce ne seront pas les médecins de terrain que nous sommes, ni les patients, et encore moins les malades.

La violence institutionnelle et gravée dans le moule législatif (les mesures ont été votées unanimement par Assemblée et Sénat, quasiment sans discussion sous prétexte d’urgence sanitaire) est grave certes, mais celle qui vient des nôtres, de nous médecins, est encore pire, car c’est une trahison, avec des conséquences redoutables sur notre métier. Hélas, cela me rappelle des moments terribles où l’Ordre des médecins s’était acoquiné avec le pouvoir en place… C’était Vichy [4].


par Philippe Regard, Pratiques N°90, juillet 2020


[1Prise en charge en médecine de ville des patients atteints de Covid-19 en phase de déconfinement, ministère des Solidarités et de la Santé.

[2Cruse Hervé Massosso Benga, Covid-19 et le délit de non-assistance à personne en danger, Village de la justice, 25 mars 2020.

[3État d’urgence sanitaire : questions-réponses, Conseil national de l’Ordre des médecins.

[4Le gouvernement de Vichy, par la loi du 7 octobre 1940, crée le « Conseil supérieur des médecins » qui s’avère un effecteur zélé de la période indigne de la discrimination. Cet organe de « l’État Français » sera dissous par une ordonnance du gouvernement provisoire de la République française à Alger, présidé par le Général de Gaulle, le 18 octobre 1943.


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