Le temps élastique du coronavirus

Pascal Marichalar,
Sociologue et historien, CNRS.

L’épidémie a modifié notre expérience du temps. Il nous faudra écrire de l’histoire pour comprendre ce qui s’est vraiment passé en France, notamment pendant quelques semaines fatidiques entre la fin février et la mi-mars.

Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux.
Albert Camus, La Peste, Gallimard, 1947, p. 41-42.

Au premier semestre 2020, le temps n’a pas coulé comme d’habitude. Il y a eu des ratés, des accélérations fulgurantes, des arrêts en rase campagne, des avenirs annulés.
Je suis sociologue, et je souscris à la définition de ma discipline par Charles Wright Mills : nous étudions l’intersection entre les histoires individuelles et la grande histoire [1]. L’Histoire avec une grande hache, dirait Georges Pérec [2]. Rarement y a-t-on affaire aussi explicitement que ces derniers temps.
Nous avons besoin d’histoire(s). L’histoire de comment la maladie est vécue, ou la peur de la maladie, ou le soin aux proches qui en sont touchés. L’histoire de l’expérience du confinement, expérience à la fois collective et qui nous a touché chacune et chacun d’une manière bien particulière. Mais nous aurons aussi besoin de l’histoire qui est écrite par des historien·ne·s, celle que les générations suivantes liront. Pour l’heure, nous n’avons pas encore beaucoup de recul sur la chronologie générale des derniers mois, ni de possibilité d’enquête pour saisir les expériences individuelles de la peur de la maladie, de la maladie, et du confinement. Des collègues ont monté d’ambitieux projets d’enquête : j’attends avec impatience leurs premières données. Il faudra à la fois comprendre quels ont été les événements déterminants dans la chronologie, et comment chacune et chacun d’entre nous a vécu la période. En attendant, je livre ici quelques jalons de mon expérience personnelle du temps de l’épidémie, non pas parce qu’elle aurait plus de valeur que celle d’un·e autre, mais parce que c’est la seule sur laquelle j’ai des éléments.

Des chronologies contre l’oubli

Une chose menace notre appréhension de cette expérience du temps de l’épidémie : l’oubli. Par exemple, l’expérience inimaginable de ce que fut le confinement de deux mois a occasionné des nuits blanches à beaucoup d’entre nous, et pourtant, le retour à la normale, ou du moins l’envie d’un tel retour, pourrait nous pousser à l’enterrer sous les sables de la mémoire. De même, la vérité scientifique d’aujourd’hui sur le « nouveau » coronavirus a écrasé celle d’hier, à tel point qu’il ne semble plus si nouveau, alors qu’il y a moins de six mois personne n’en avait entendu parler. Il est indubitable que jamais dans l’histoire de l’humanité, un effort scientifique collectif d’une telle ampleur et intensité n’avait vu le jour. Nous savons bien plus sur le Sars-CoV-2 cinq mois après les premières alertes que sur le VIH cinq ans après son apparition. Cependant, il est également vrai que nous savons très peu de chose à son sujet.
Comme la plupart des gens, j’ai commencé à entendre parler du virus vers la mi-janvier. On évoquait une pneumonie atypique dans la ville de Wuhan, qui semblait devoir être prise au sérieux puisque le 23 janvier, la Chine ordonnait le confinement total de la ville, puis de la province. En France, c’est le lendemain, 24 janvier, que la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, annonçait que trois cas de ce qu’on n’appelait pas encore la Covid-19 avaient été identifiés chez des patients sur le territoire national : un à Bordeaux, deux à Paris. Le 30 janvier, l’Organisation mondiale de la santé déclarait une « Public Health Emergency of International Concern », autrement dit une urgence de santé publique qui devrait inquiéter toutes les nations. Quatre jours plus tard commençait la chronique de l’épidémie incontrôlable à bord du paquebot Diamond Princess, amarré dans le port de Yokohama. La maladie allait toucher au moins sept cents passagers et causer une quinzaine de morts.

Je suis un lecteur régulier de la revue américaine The Atlantic, qui a commencé tôt l’indispensable travail de traduction du travail scientifique en articles accessibles à un large public. Le 28 janvier, l’excellent journaliste Ed Yong consacrait un long papier à expliquer le principe du taux de reproduction, le désormais fameux R0. C’est alors que j’ai décidé de chercher des canaux d’information fiables, en complément de cette revue, permettant d’avoir un aperçu de ce qui se tramait dans le monde scientifique.
Je ne connais rien aux maladies infectieuses, mais j’ai une certaine habitude de parcourir la littérature médicale et épidémiologique du fait de mes travaux antérieurs sur les conditions de travail dangereuses et les maladies professionnelles. Il m’est apparu que la section News de la revue Science, animée par des journalistes scientifiques tels que Kai Kupferschmidt et Jon Cohen, offrait des textes d’actualité bien écrits et pédagogiques, avec des liens vers les études citées permettant d’aller plus loin.
Comme je l’ai déjà écrit dans l’article « Savoir et prévoir » sur le site de La vie des idées, cette rubrique n’avait pas tardé à informer sur le Sars-CoV-2. En fouinant dans les archives du site, j’ai vu que le premier article à ce sujet date du 3 janvier. C’est aussi alors que j’ai découvert le continent du « Twitter épidémiologico-médical » sur la Covid-19, un petit groupe de quelques dizaines de chercheurs d’envergure mondiale qui aiment vulgariser, ainsi que de journalistes qui savent décortiquer une étude. La journaliste Helen Branswell, de la publication en ligne Stat, spécialisée sur les actualités de la santé, s’est avérée une source d’importance pour suivre au jour le jour ce qu’on savait, et ce qu’on ne savait pas. Dès le 2 janvier, cette spécialiste des épidémies, en particulier Ebola, avait alerté sur Twitter au sujet de la pneumonie de Wuhan : « Not liking the look of this » (ça ne me plaît pas, mauvais pressentiment).
Je me souviens du 1er février. Je rentrais d’un voyage lointain avec un collègue. À l’aéroport de Los Angeles, nous vîmes beaucoup de voyageurs masqués. Nous nous sommes dit que nous étions peut-être chanceux de prendre les derniers vols avant une interruption inopinée du trafic aérien, comme ce qui était arrivé lors de l’éruption du volcan islandais en 2010. Si quelque chose était assez grave qu’on pût obliger plusieurs dizaines de millions de personnes à rester chez elles, alors tout était possible.
C’est aux alentours du 20 février que l’on a su que l’épidémie avait atteint l’Europe. Un foyer était identifié en Allemagne, puis deux autres plus importants en Italie, où les chiffres augmentèrent rapidement de façon vertigineuse. Le 24 février, The Atlantic publiait un article de James Hamblin au titre-choc, « You’re likely to get the coronavirus » (Vous allez sans doute attraper le coronavirus), fondé en grande partie sur l’analyse de Marc Lipsitch, épidémiologiste à Harvard. Celui-ci pariait sur le fait que le virus n’allait pas pouvoir être contenu, et qu’il allait se diffuser dans toute la population jusqu’à atteindre le seuil de « l’immunité de groupe » à partir duquel l’incendie ralentit puis s’éteint. Lipsitch l’estimait alors aux alentours de 40 à 70 % de la population. Il y aurait des dégâts.

Annulez tout

Lipsitch n’avait pas imaginé la généralisation du confinement. Dès le 21 février, les habitants d’une dizaine de petites villes du nord de l’Italie furent sommés de rester chez eux. Je me souviens d’un collègue italien qui m’annonçait alors la fermeture de l’université à Milan, où il s’apprêtait à commencer un cycle de cours. Cela semblait difficile à imaginer. Le 4 mars, le Premier ministre Giuseppe Conte décidait la fermeture de toutes les écoles et universités en Italie pour au moins dix jours. Le 8 mars, le confinement était étendu à environ quinze millions de personnes. Dès le 10 mars, l’Italie était le premier pays au monde à instaurer un confinement au niveau national.
Je me souviens d’un article publié dans The Atlantic, au titre non moins éloquent que le précédent, daté justement du 10 mars : « Cancel everything » (annulez tout). L’auteur, Yascha Mounk, expliquait fort simplement que la « distanciation sociale » était la seule mesure qui avait montré son efficacité contre l’épidémie jusque-là, et qu’il était donc urgent de la mettre en pratique en tout lieu.
Lorsque le confinement a été décrété, je me souviens d’une angoisse bien particulière : celle de ne pas savoir exactement quand il serait levé. Il y avait le précédent de Wuhan, confinée depuis presque deux mois ; on commençait à y parler de déconfinement, mais timidement. On pouvait donc tabler sur une durée équivalente. Mais Wuhan avait été confinée après un peu plus de quatre cents cas, selon les données officielles. Au 16 mars, la France en comptait déjà plus de six mille. Comme ce genre d’événement exponentiel redescend bien plus lentement qu’il ne monte, on pouvait craindre que le confinement français ne dure bien plus longtemps. Je me souviens aussi de la colère devant des responsables politiques qui, un temps, ont voulu nous prendre pour des imbéciles, alors qu’ils avaient une part importante de responsabilité dans la sévérité de la crise. Se dire que notre liberté était entre leurs mains avait quelque chose de rageant.

Un virus à retardement

Côté politique, il y a indubitablement eu des retards à l’allumage. Pourquoi la France n’a-t-elle pas agi dès le 20 février en réaction à ce qui se passait en Italie ? Rarement un retard ne se paie aussi chèrement. Les quelques semaines perdues pourront sans doute être chiffrées en excès de maladies, de morts et de temps de confinement. Les enquêtes futures devront faire le point sur le poids de ce qu’on a pu appeler la « stratégie de l’immunité collective » dans l’attentisme de nos dirigeants (comme de ceux du Royaume-Uni). Il a peut-être été considéré possible, voire souhaitable, de laisser courir le virus à partir du moment où on ne parvenait plus à le contenir. Rappelons-nous cet étrange moment du passage à la « phase 3 » où, tout à coup, les autorités ne semblaient plus vouloir identifier et briser les chaînes de transmission, comme si ce qui était le plus important hier n’avait plus aucun sens aujourd’hui.
On croit savoir désormais que l’espoir d’atteindre une immunité collective sans vaccin est bien peu fondé. Les données des tests sérologiques (anticorps) issues de plusieurs pays convergent pour montrer que seule une toute petite fraction de la population a été pour l’instant infectée par le virus – environ 20 % pour la métropole de New York, la plus touchée au monde. Si l’idée a pu être caressée un moment, c’est au mépris de la précaution et de la morale les plus élémentaires, qui auraient dû conduire à gagner du temps pour en savoir plus sur le virus.
Si le virus a autant mis à l’épreuve la réactivité politique de chaque nation, c’est en particulier à cause de l’effet retard qui est l’une de ses signatures, et que les autorités françaises ont eu bien du mal à intégrer. On sait depuis au moins mars que la durée moyenne entre la contamination et les premiers symptômes est de cinq jours ; que l’on peut transmettre le virus alors qu’on ne présente pas encore de symptômes, ou qu’on n’en présentera jamais ; que ce n’est qu’après une semaine de symptômes environ que l’évolution de la maladie (souvent sous la forme d’une rechute) permet d’identifier les cas les plus graves, qui sont transférés à l’hôpital s’ils n’y étaient pas déjà ; qu’enfin, la durée moyenne entre les premiers symptômes et la mort, pour celles et ceux qui mourront, est de dix-huit jours.
Concrètement, ceci veut dire qu’en l’absence d’une politique de dépistage massif, les autorités sanitaires étaient toujours en retard. En février, mars et avril, la courbe des patients hospitalisés donnait des indications sur l’état de la circulation du virus deux semaines plus tôt. Celle des décès accusait un retard de vingt-trois jours en moyenne. On peut espérer qu’en mai et juin, un changement dans la politique du dépistage et peut-être, de l’hospitalisation, comprime ces délais ? À l’heure qu’il est, je n’en sais encore rien.
Ce retard a des conséquences aussi sur notre capacité à juger de l’efficacité d’une mesure sanitaire. Il faut beaucoup de patience, ce qui est assez inédit dans un monde ordinairement si rapide.

La magie d’une vague qui ne vient pas

J’écris cette note fin mai 2020, alors que la France flotte encore dans la magie étrange d’un déconfinement qui ne donne pas lieu à la deuxième vague redoutée. Il y a bien des clusters, mais l’espoir est que le dépistage permettra d’empêcher qu’ils ne conduisent à une explosion de cas comme ce fut le cas, fin février, du rassemblement religieux de Mulhouse. Le dépistage est moins massif qu’annoncé, mais pour l’instant, ça ne semble pas poser de problème. Des récits nous parviennent du Japon, qui semble avoir réussi à contenir l’épidémie sans confinement obligatoire ni dépistages massifs, mais plutôt en se concentrant sur l’identification des clusters (le « cluster busting »), afin de pouvoir ensuite édicter des restrictions ciblées sur des espaces et des situations plus dangereuses que d’autres. On ne sait plus quoi penser.
Comment expliquera-t-on, plus tard, le silence actuel de l’épidémie ? Peut-être que, parmi les restrictions qui subsistent (la plupart des enfants ne retournent pas à l’école, les grands rassemblements sont interdits, les clubs de sports, bars et restaurants sont fermés…), il y en a une ou plusieurs qui sont déterminantes pour enrayer la transmission du Sars-CoV-2. L’un des nombreux paradoxes du confinement est d’avoir si bien marché qu’il a empêché les études permettant d’identifier les contextes les plus favorables à la transmission du virus. Peut-être bien que nous ne saurons ce qui marche que dès lors que nous aurons supprimé les restrictions, et verrons l’incendie reprendre de la vigueur quelques jours ou semaines plus tard. Tiens, on annonce aujourd’hui (28 mai) que la Corée du Sud a plusieurs dizaines de nouveaux cas. Tout ceci reste bien mystérieux, et les scientifiques auxquels je me fie ont en commun de professer leur humble ignorance.


par Pascal Marichalar, Pratiques N°90, juillet 2020


[1Charles Wright Mills, L’Imagination sociologique, La Découverte, 2006.

[2Georges Pérec, W ou le souvenir d’enfance, coll. L’Imaginaire, Gallimard, 1993.


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