Comment bien soigner les exilés ? Corps, mémoire, pensée : cliniques transculturelles, Sous la direction de Claire Mestre et Julien Depaire, Chez In Press, 2025, 239 pages.
On connaît bien le travail polymorphe, inspirant et créatif des équipes constituées autour de Claire Mestre, psychiatre-psychothérapeute et anthropologue, corédactrice en chef de la revue L’Autre et présidente de l’association Ethnotopies à Bordeaux. Julien Depaire lui prête main forte.
On peut déjà se montrer intrigué par le titre lui-même qui propose de « bien » soigner les exilés.
Et cela nous plonge immédiatement dans une sorte de désert médical marqué par le désintérêt habituel de la plupart des soignants pour ce type de patients aux souffrances complexes qui relèvent aussi du social, du juridique, de l’anthropologie et du politique…
Ce qui fait que la plupart jette l’éponge quand il s’agit d’accueillir et d’offrir l’hospitalité médico-psychologique à l’Étranger.
Là, au contraire, du côté de la Garonne, on va s’atteler avec créativité et inventivité à soigner « les blessures invisibles ».
Chaque contribution théorique va être précédée par l’écrit ou le poème d’un usager.
Les meurtrissures, les violences infligées, les viols, les tortures sont un défi à la psychothérapie.
Les auteurs affirment « leur confiance en une parole qui apaise, enrichit l’imaginaire, console, reconnaît » tout en prenant soin de requalifier le corps « qui n’oublie pas ».
La question des médiations en consultation et en dehors s’avère être des outils indispensables : utilisation d’histoires, de jeux, de gestes, de dessins, de la danse, du chant « pour appuyer la relation sur un objet commun générant une relation bienveillante et investie, des narrations, des associations, des métaphores ».
Le livre est une source inspirante et entraînante d’histoires d’expériences artistico-dynamiques fondées sur l’inventivité, le tact, le talent, le désir et la maîtrise des « collègues-artistes-artisans-thérapeutes » données en partage confiant pour nous faire progresser ensemble aux côtés de ces patients frappés de multiples peines.
Claire Mestre mise sur les vertus de l’enveloppe groupale pour contenir les pensées et les associations de l’usager et des thérapeutes (p. 26) incluant les langues maternelles et d’accueil, la culture, la religion.
La danse a été expérimentée avec l’équipe des Inachevés de Grenoble.
L’atelier peinture est animé par l’artiste-peintre Patricia Liska.
J’ai assisté à la présentation du travail d’Estelle Gioan, psychologue clinicienne, qui s’appuie sur les contes et un duo de musiciens pour susciter apaisement et confiance avant que de favoriser projections et associations psychiques.
La place des interprètes est centrale selon une « éthique de la traduction » évoquée par le philosophe Souleymane Bachir Diagne qui s’appuie sur le principe de « reconnaissance et d’égalité des hommes et de leurs langues et de leur mise en rapport possible » (p. 39).
Les interprètes font aussi fonction de médiateurs culturels.
Le livre est un florilège d’inventions de dispositifs collégiaux d’accueil, d’hospitalité et de compagnonnage.
Le travail d’équipe est fondamental et déterminant et les acteurs du soin sont solidaires dans ce que j’appellerais volontiers des « psychothérapies de réanimation » qui illustrent bien que, outre les éventuels traitements psychotropes instaurés et vitaux, la part du transfert et du contre-transfert est déterminante pour préserver la vie de ces patients-là ; la volonté du thérapeute intervient et participe pour une part déterminante du protocole de soins.
On ne retrouvera sans doute pas immédiatement cette volonté et ce désir de guérir ailleurs dans des lieux de soins moins aguerris ou moins déterminés et engagés.
J’ai retrouvé quasi à l’identique ce que j’ai pu moi-même développer, dans le numéro 102 de Pratiques, à propos du chant : « Son goût pour les variétés musicales françaises (Il s’agit de Mustafa d’origine afghane) était un sujet de railleries, voire de dénigrement, pendant son enfance. Aujourd’hui, il tente d’en faire une ressource qui accompagne ses expériences et ses questionnements sur l’existence humaine, la sienne plus spécifiquement » (p. 199, Ayovi Christa Attivon).
Enfin, on rappelle la situation de vulnérabilité des femmes victimes de violences qui en France et probablement partout ailleurs sont considérées « comme étrangères avant d’être victimes » (p. 226, Sylvie Thiéblin, Juliette Coupeau, Claire Mestre).
Georges Yoram Federmann
Strasbourg