Ce que cette crise nous enseigne

Dialogue entre Georges Yoram Federmann (Psychiatre) et Philippe Liverneaux (Chirurgien) à propos des collaborations inédites entre anesthésistes et chirurgiens au CHU de Strasbourg.

C’est le néolibéralisme qui est le véritable virus contre lequel nous n’avons pas encore trouvé de traitement, ni dégagé de vaccin, et face auquel notre imaginaire ne dispose pas, hélas, du bouclier d’anticorps utile à sa disparition.
Patrick Chamoiseau (L’humanité des 17, 18 et 19 avril 2020)

Georges Federmann : Philippe, merci pour votre texte collectif (pages 82 et 83) qui témoigne avec pragmatisme et lucidité des capacités d’adaptation des équipes hospitalières face à une menace sanitaire. Cette expérience traumatique collective va-t-elle nous encourager à protéger solidairement, encore mieux, l’hôpital public au décours de la crise ?

Philippe Liverneaux : On pourrait dire que la crise sanitaire déclenchée par le coronavirus a révélé certaines défaillances structurelles de notre service public hospitalier, dont les objectifs comptables de maîtrise des dépenses ont montré leurs limites pendant la crise de la Covid-19 et doivent être remis en question afin d’instaurer une nouvelle gouvernance centrée sur des objectifs stratégiques, telle l’autonomie de l’Union européenne en matière de production de biens médicaux, sans oublier la nécessaire revalorisation des salaires du personnel soignant, un des moyens de retenir les anciens et d’attirer les plus jeunes dans la profession.
La tarification à l’activité (T2A) est devenue contre-productive. Elle a entraîné une inflation d’actes moins utiles et urgents.
Nous devons encourager une gouvernance collégiale des hôpitaux qui donne une meilleure part aux soignants et aux usagers.
Nous devons redéfinir une stratégie globale de notre politique de santé au niveau national et européen et disposer d’une véritable autonomie et indépendance face aux menaces constituées par les futures crises sanitaires : en épidémiologie, en santé publique, en matériel médical et en recherches thérapeutiques et vaccinales.
Je rappelle, à cet égard, que nous ne disposons que de quinze jours de stocks de l’anesthésiant Propofol® (diisopropylphénol), ce qui laisse craindre une pénurie en cas de retour massif du virus.
L’exemple de Boris Johnson devrait inciter à réflexion, puisqu’il s’est retrouvé sous respirateur « allemand » et aux bons soins d’un infirmier « portugais ».
J’insiste aussi pour redonner tout son poids à l’OMS.
Nous avons, face à ce drame collectif, l’occasion exceptionnelle de faire bouger les lignes.

Tu as évoqué le fait que les « chirurgiens privés d’une grande partie de leur activité, se sont sentis désœuvrés, inutiles, voire dépressifs ». Comment cela s’est-il traduit et quelles traces affectives et psychologiques cela laissera-t-il ? Quels enseignements pour la suite ?

Nous avons pris davantage conscience de l’importance capitale du travail d’équipe et avons compris que nous pouvions nous mettre au service de nos collègues anesthésistes-réanimateurs.
Nous avons dû descendre de notre piédestal et prendre conscience que la noblesse ne résidait pas seulement dans l’excellence de la technique, mais aussi dans l’invention de nouveaux métiers au service de la survie de certains usagers hospitalisés en réanimation et de la qualité des rapports humains instaurés téléphoniquement avec les familles.
Il s’agira de faire fructifier le fruit de ces expériences au-delà de la fin de cette crise.


par Georges Yoram Federmann, Philippe Liverneaux, Pratiques N°90, juillet 2020

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