Cave Covid

Jean Vignes,
Infirmier de secteur psychiatrique retraité.

Depuis l’émergence de la pandémie, avouez qu’il y a de quoi perdre son latin. Des intégristes cathos qui persistent à organiser des messes (en latin ?) et bénissent les villes en hélico aux Diafoirus cathodiques qui vous racontent tout et n’importe quoi, on ne sait plus à quels saints se vouer.

Faut-il porter des masques, oui, non, peut-être, mais encore faut-il savoir les utiliser, lesquels sont efficaces, pour qui, pour quoi, comment les mettre… ? Quasiment trois mois de tergiversations, de propos contradictoires et la société soi-disant scientifique n’arrive pas à s’accorder sur l’usage ou la nécessité d’un objet pourtant simple. On en a, on n’en a pas, on va en avoir, on nous les a fauchés, fabriquez-les vous-même, dans une société capable de polluer le ciel par un « train » de satellites, nous voilà incapables d’orienter notre production vers des produits de base.

Et je ne vous cause pas des traitements et autres vaccins. Là on touche au sublime sur fond de tragédie. Peut-être en manque de match de foot, une partie de l’attention se polarise sur la partie qui oppose la capitale à la cité phocéenne. De leur côté, en manque de repères, l’essentiel des médecins tente de redevenir ce qu’ils auraient toujours dû être, des cliniciens sans protocoles improvisant prudemment, échangeant entre eux en toute intelligence et en toute défiance du pouvoir biopolitique pour certains. D’abord ne pas nuire, garder en tête le Primum non nocere, deinde curare et essayer de soigner retrouvant ce latin d’esprit perdu dans les limbes du scientisme où leurs humanités ont été diluées. Payant le prix fort de l’incurie des académies et d’un gouvernement inconséquent, de leur vie et de celle de leurs patients.

Pour elles et eux, pas de chiffres ni de score. Pourtant, le ministère de la Santé déroule quotidiennement sa litanie de statistiques aussi peu scientifiques et significatives que leur piètre gestion de l’épidémie, mais sur la réalité du prix du sang payé par les soignants, silence radio. Et sur ces victimes non répertoriées se greffe une toute autre réalité que celle de la société d’avant. Toute cette population au service des autres, mal considérée, mal rémunérée, voire dénigrée peu de temps auparavant, qui subitement devient l’espoir auquel d’aucuns se raccrochent. Agents d’entretien, aides-soignants, infirmiers, praticiens hospitaliers donnant jusqu’à leurs dernières forces pour sauver les vies qui leur sont confiées. Encaissant jusqu’au dernier sourire qu’ils esquissent du regard et de la voix au deuil de vies qu’ils sentent s’échapper ad patres, sachant que cette image et ces paroles seront parfois les dernières que les personnes emporteront dans le coma artificiel, dont certains ne se réveilleront jamais.

C’est du fond du chaudron de sorcière où ils mijotent, au cœur de la tempête, que ces soignants privés de tout vont trouver la force d’improviser, de tenir malgré tout. Réalisant ce que l’humanité peut porter de plus beau en elle. L’intelligence collective pour sublimer la détresse individuelle, inventant des masques et des sur-blouses là où il n’y en a pas, créant dans un système hospitalier exsangue des solutions là où leur tutelle ne crée que des problèmes. À l’instar des aides à domiciles de toutes sortes, des professionnels du médico-social qui savent que s’ils s’arrêtent, ce sera au prix de la vie des personnes qu’ils soutiennent au quotidien. À l’instar de toutes celles et ceux qui assurent leur logistique au quotidien.
Agents techniques qui font preuve d’ingéniosité pour compenser les manques, inventer des moyens, trouver l’indispensable, blanchisseries, cuisines réorientant leur activité pour parer au plus pressé, au plus utile. Et puis il y a l’entour, tout ce qui permet à la société de survivre.
Toutes les personnes contribuant à la continuité de l’alimentation des populations, la fourniture d’énergie, l’aide aux plus démunis, la salubrité des villes, la continuité des transports… toutes ces personnes invisibilisées au quotidien, jusqu’à leurs fiches de paye microscopique.
Compliqué, malgré les efforts du brouillage médiatique télévisuel des gouvernants, de continuer de considérer que ces personnes font partie de ceux qui ne sont rien. Les premiers de cordée sont perdus dans les brumes de leurs sommets artificiels. Le monde réel se révèle.

Cave Covid, attention à la Covid, derrière le voile d’une pandémie peut se cacher la révélation d’un monde jusque-là occulté. L’impéritie des politiques qui ne sont en rien des politiques mais des techniciens de l’ordre financier, formatés dans les écoles du TINA, There Is No Alternative !
Ils risquent d’en perdre leur anglais faute de latin. Ce que la pandémie révèle de l’absurdité de leur système de marché productiviste, c’est que les problèmes viennent de leur système de performance, de flux tendu, de compétition, de plus offrant, qui se heurtent aux nécessaires solidarités quand le danger devient universel. Rei nummariae fides deleta est (approx : la confiance en la finance est détruite).

Le premier imbécile venu peut comprendre que ce n’est pas la compétition entre les États et les laboratoires qui va permettre de trouver rapidement un traitement ou un vaccin, seule la coopération est en mesure de le faire rapidement.
Le premier imbécile venu peut comprendre que la seule récompense de la compétition en la matière sera un coût prohibitif ou une position hégémonique qui se paiera d’une façon ou d’une autre par un accès économiquement contraint aux remèdes.

Trente ans de logique industrielle, de compétition à la productivité entre établissements ou pôles de soin ont provoqué l’effondrement d’un système hospitalier, le nôtre, qui était pourtant un des meilleurs au monde. Depuis des années, et quelques semaines encore avant que l’épidémie ne nous frappe, les personnels de santé alertaient dans l’indifférence quasi générale. Aujourd’hui, c’est devenu une conscience quasi partagée par la population de notre pays. Les faits sont têtus et les discours n’ont pu les dissimuler. Vouloir transformer les agents au service du public en héros pourrait se retourner contre ceux qui manipulent les métaphores guerrières pour peu qu’on s’y arrête.

En quoi sont héroïques les personnels des services publics, les salariés du médico-social, les agents hospitaliers ? Elles et ils font leur boulot. C’est le sort que leur a fait la société du profit qui les rend héroïques. C’est le dénuement dans lequel elles et ils ont été projeté.e.s à grands coups d’austérité qui rend leur mission héroïque.
C’est ce que la population ne devrait pas oublier, une fois la vague épidémique passée, on peut toujours l’espérer. C’est ce que les soignants n’oublieront pas. Ils n’ont jamais demandé à être des héros, ils y ont été contraints. Ils ne sont pas devenus soignants pour être des héros. On a passé des années à dénigrer la vocation dans leur enseignement et aujourd’hui on veut en faire des héros ? Sauver des vies, prendre soin fait partie de leur culture professionnelle jusqu’à en devenir chose naturelle, c’est leur fonction, leur profession, leur mission. Ce n’est pas implicite qu’ils doivent y laisser leur peau.

Ils savent aujourd’hui que le manque de moyens les amenait à prodiguer des soins qui n’étaient pas à la hauteur des besoins de la population qui se confiait à eux. Ils savent aujourd’hui que progressivement, pour des questions de budget, leur pratique flirtait avec la maltraitance.
Ils savent que, pour une question de moyens, ils ont dû sacrifier des vies, faire des choix qui ne devraient être qu’exceptionnels.
Ils savent qu’eux-mêmes pouvaient être porteurs de mort faute d’avoir les protections nécessaires pour en préserver les autres. Ils savent que certains d’entre eux auront laissé leur vie faute de moyens. La souffrance, la maladie et la mort sont des fatalités dans l’univers où ils se sont engagés pour les combattre, ils ont découvert une autre fatalité qui les a rendus vulnérables en les contraignants à une certaine impuissance dans ce combat. Un combat n’est pas la guerre. Mais conflit il pourrait y avoir si les pouvoirs qui les contraignent depuis des années ne changent pas d’orientation à leur égard et à celui de leur mission. Et pour peu que la population, à ce moment particulier de l’histoire où les consciences sont empreintes de l’épreuve subie, les soutienne c’est un rapport de force social qui risque d’être engagé avec une détermination farouche.

Cave Covid, du conflit au rapport de force, si les gouvernants restent sourds, s’ils restent campés sur leur TINA libéral, ils risquent d’avoir un avant-goût de ce que pourrait être une guerre sociale en se retrouvant pour le coup dans le rôle de l’adversaire à combattre.


par Jean Vignes, Pratiques N°90, juillet 2020

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