Buvons encore une dernière fois à l’amitié, l’amour, la joie…

Entre les avis tranchés, souvent contradictoires des grands chefs à plumes, tous plus télégéniques les uns que les autres, les convictions butées des adeptes du complot planétaire dont l’objet obsessionnel va de la régulation des caisses de retraite au contrôle des populations excédentaires, il devient difficile en société de rester campé sur ses fondamentaux, à savoir que nous devons faire face, armés de nos maigres moyens et de nos faibles connaissances, à un virus toxique et mutin. Quant à savoir s’il doit s’agir d’un sursaut de la première vague ou du surgissement feutré quoiqu’inexorable d’une seconde, le futur décédé que je suis avoue s’en battre les flancs, malgré les doctes avertissements proclamés à longueur d’ondes, « d’un point de vue purement sanitaire » (je cite un journaliste dont j’ai oublié le nom). On doit se poser la question : existe-t-il un point de vue « purement sanitaire » de la crise ?
On ferme à qui mieux mieux boutiques et gargotes, théâtres et gymnases, on confine les vieux dans leurs chambres, mais le chemin qui mène le travailleur à la tâche est toujours fait de tassements compacts et populaires dans l’espace clos des moyens de transport, moyennant bien sûr le port d’un masque prétendument protecteur… à l’étouffée. Traitement « purement économique » du problème ?
Une certitude demeure : qu’il soit nécessaire ou non le port du masque, pour être relativement efficace, supposerait qu’on en usât avec la rigueur nécessaire. Qui, s’en allant faire ses courses osera prétendre qu’il ne le fourre pas dans sa poche revolver sitôt franchie la porte du supermarché pour se rendre à pied à la pharmacie d’en face, puis l’en retire pour se le coller au museau pour y pénétrer ? A priori ces manipulations multiples devraient aboutir à terme à l’infection généralisée de la poche revolver et de là à tous les masques qui s’y succéderont. Au prix où il est vendu, le masque de la veille n’ayant pas accompli son cycle sanitaire de quatre heures se verra reconduit au service du lendemain. En gros, il est permis de supposer, que dans de telles conditions, le virus saura faire son bonhomme de chemin jusqu’aux bronches.
Je ne me hasarderai pas à tirer des conclusions sur l’incompétence supposée de ce beau monde qui prétend veiller sur nos vies comme le font certains politiques avides de prendre la place de ceux qu’ils décrient. Rien ne me garantit que de nouveaux décideurs feraient mieux. Mais il faut bien se rendre à cette évidence que le pékin de base se retrouve à patauger dans l’impossibilité de se faire une opinion sur la situation. On ne nous le dit pas, mais ledit virus s’attaque d’abord à nos têtes avant d’accomplir son office dans nos voies respiratoires. Cela commence par l’inoculation du virus de la trouille par les voies médiatiques. Alors on commence à se méfier du voisin naguère amical ; halte au virus ! N’est-ce pas durant les fêtes privées que le fâcheux trouve confortablement matière à s’épanouir ? En moins de deux la famille Chaumier réunie autour du gigot dominical est susceptible de virer de foyer en « cluster ». Il convient encore de s’écarter du rayon fruits et légumes quand la ménagère s’en va renifler le melon de saison. En conclusion, il faut se résoudre à cette évidence, il devient dangereux de vivre, cela vous expose à un danger mortel.
Bien des questions nous sont posées auxquelles il est difficile de répondre et je ne porterai pas de jugement définitif sur les initiatives, parfois contradictoires, de nos responsables, sur les affirmations provisoires de nos « sachant » de tous poils, mais il faut bien admettre que le citoyen est le grand oublié de l’affaire. Il apparaît comme une sorte de matériau statistique qu’il convient de traiter pour son plus grand bien supposé. Citoyen ? De moins en moins. L’état s’immisce dans les retranchements de nos vies les plus intimes, nos libertés d’aller, de venir, d’aimer, de choisir. Tout ça pour protéger notre vie ? Mais laquelle ? La question ne nous est jamais posée.

par Jean-Félix Cuny, Pratiques N°91, novembre 2020

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