Au nom de mon père

Je suis la fille de mon père, c’est une évidence. Au moment où mon père a 89 ans, atteint d’une pathologie incurable et évolutive, être sa fille, sa fille unique, sa personne de confiance, fait reposer sur moi une lourde responsabilité.

Christelle Delacourt, psychomotricienne

Qui est mon père ? Un homme de la campagne, sportif, qui, faute d’avoir eu accès facilement à la formation de pompier de Paris a fait une carrière de technicien en usinage pour l’aviation.
Un homme qui, à l’âge de 21 ans, s’est retrouvé en Algérie pour défendre les intérêts de la France pendant deux ans et demi. Il est parti comme on part en colo, demandant à sa sœur de lui envoyer son matériel de plongée dès qu’il serait installé. Avec toute l’innocence d’un jeune de 21 ans qui ne peut se représenter ce qu’est la guerre. Il partait au soleil, à Oran, faire de la pacification, mais il a vite pris conscience que ce n’allait pas être ça.
Il raconte : « Dans le hangar de triage, là où on disait aux gars d’aller dans telle ou telle unité, je sens d’un coup une main sur mon épaule. C’était un copain de mon village qui avait un an ou deux de plus que moi, Claude P, qu’il s’appelait. Le mec, le casque, le treillis, la mitraillette, un poignard long comme ça à la ceinture. On a eu le temps de discuter quelques minutes, mais j’étais vachement impressionné. J’ai dit : Mais ton couteau là, mais ça peut servir ça ? En blaguant comme ça. Il me dit : Oui, ça peut servir. »
En Algérie, il s’est retrouvé malgré lui à protéger la vie des autres.
Il raconte : « Là-bas, on vous demande pas votre avis, vous avez intérêt à faire ce qu’on vous dit. Ils m’ont dit : Écoutez, je vous conseille d’accepter ce qu’on vous propose. Parce qu’ici, on n’aime pas les fortes têtes. Si vous ne voulez pas aller garder des barbelés, à la frontière, tunisienne ou marocaine, je vous conseille d’accepter. J’ai été caporal, j’ai été sergent, sans avoir jamais rien fait. Normalement tu fais des pelotons. Moi j’ai rien fait du tout. Quand on te dit que tu es responsable de telle personne, c’est ta responsabilité. Quand quand tu pars en opération, à chaque fois tu te dis que si tu te trompes, que tu dis au mec mets-toi-là et qu’il se fait flinguer, alors voilà, c’est ta responsabilité. »

Il a risqué sa vie et côtoyé la mort. Il me dit : « Dans ces moments-là, on envoie des gamins de 20 ans qui ont toute la vie devant eux se faire tuer par milliers et ça ne pose de problème à personne et quand on est vieux on ne veut plus vous laisser mourir peinard comme on a envie, non, il faut qu’on souffre ».
Il a vu son père souffrir atrocement d’un cancer des poumons, ce père qui ne cessait de dire à ses enfants : « Il n’y en a pas un qui me foutra une balle dans la peau pour qu’on en finisse ? ». La fin est arrivée pas d’une balle dans la peau, mais en douceur et avec rapidité, grâce à l’humanité d’un médecin de famille qui, après avoir écouté la détresse et la souffrance de sa femme et tous ses enfants, a abrégé en 24 heures à peine la vie de douleurs de mon grand-père.
Mon père a aussi entendu les multiples récits que je lui ai faits, sur tout ce que j’ai pu vivre en EHPAD, durant mon activité professionnelle de psychomotricienne. Ces personnes que j’ai accompagnées vers la mort, elles étaient pour certaines atteintes de cancer au stade terminal et on leur donnait, protocole oblige, du Doliprane® en première intention, puis du co-Doliprane®. Ensuite il fallait attendre la prescription du médecin traitant, très occupé, qui ne pourrait la faire qu’en fin de journée. Mais en fin de journée, quand le fax arrivait, la pharmacie de l’hôpital était fermée, et le patient devait passer toute la nuit à souffrir et à attendre. Sans compter qu’ il fallait se procurer la pompe à morphine. Nouvelle attente. Je lui ai parlé de ce monsieur qui a attendu une après-midi, une nuit et une matinée qu’un infirmier puisse enfin le soulager. Deux heures après l’injection de morphine, il était mort.
Et cet autre monsieur, un ancien général dans l’armée de l’air. Monsieur L. (façon pour moi de lui rendre hommage). Il était dans un tel état de souffrance qu’il faisait la chandelle, ses pieds en direction du plafond, seules ses épaules reposaient sur le lit. Sa fille était là, terrée dans un coin de la chambre, sidérée. Après de longues minutes de discussion avec elle, le médecin coordinateur a accepté de lui donner une cuillère à café de ce qui dans mon souvenir était de la morphine. Je nous revois, devant la porte de la chambre, la cuillère pleine dans la main du médecin... « Finalement non, parce que les effets indésirables... ce n’est peut-être pas le traitement le plus adapté... » Et moi de lui dire : « Mais donne-moi la cuillère, je vais lui donner moi, si tu ne veux pas, on ne peut pas le laisser comme ça ! Donne-moi cette cuillère ! ».
Fallait-il ou ne fallait-il pas donner cette cuillère de morphine ? Je ne sais pas. Je veux faire ici le constat du désarroi dans lequel le personnel soignant peut se trouver face à la souffrance d’autrui. Et nous étions pourtant dans un lieu médicalisé ! En tout cas, Monsieur L. a été apaisé après avoir eu la dose de morphine et il a pu se reposer dans son lit, sa fille auprès de lui.
Je lui ai parlé aussi de cet autre monsieur qui pourrissait d’escarres au fond de son lit et n’en finissait pas d’agoniser. Nous placions une bassine de charbon sous son lit pour absorber les odeurs. C’était il y a un peu plus de dix ans, mais quand même ! C’est ça un accompagnement de fin de vie de qualité ? Une bassine de charbon sous un lit.
Aujourd’hui, mon père est atteint de cette maladie évolutive et incurable qui le prive petit à petit de sa capacité à respirer. Il a vu des soldats souffrir, son père souffrir puis mourir, il ne veut pas subir le même sort. Il ne veut pas faire subir à ses proches, à moi sa fille, la vue de sa lente agonie, privé d’oxygène, cloué au fond d’un lit. Il ne veut pas partir à l’hôpital pour subir des soins qui ne mèneront à rien puisqu’il n’y a plus rien à faire.
Il répète souvent : « Quand un chien souffre trop, on lui fait une piqûre, on n’est même pas capable d’en faire autant pour des êtres humains ».
Me voilà donc par une belle après-midi d’été, à recevoir sa demande. « Peux-tu me trouver une petite gélule de cyanure ou autre chose que je puisse prendre quand le moment sera venu pour moi, quand je l’aurai décidé ? ».

par Christelle Delacourt, Pratiques N°107, février 2025

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