Wiame Haddad, photographe

Philippe Bazin
Photographe

        1. Ceux qui restent
        2. Wiame Haddad

Depuis quatre ans, Wiame Haddad développe un projet photographique au Maroc sur le devenir des prisonniers politiques du régime de Hassan II, libérés parfois au bout de plus de vingt ans d’emprisonnement. Demeurant dans la région lilloise, c’est au cours d’un voyage dans le pays d’origine de sa mère qu’elle rencontre l’un d’eux : celui-ci lui raconte son histoire, elle décide d’en faire une véritable exploration personnelle et photographique. Au fil des années, l’œuvre se construit comme une constellation faite de portraits des anciens détenus, de ceux de leur parenté, souvent les femmes qui les ont attendus, des rares courriers qu’ils ont pu adresser à leur famille, d’objets fabriqués en prisons qui témoignent de leur résistance à la souffrance, de vidéos silencieuses. En 2016, Wiame Haddad réalise une exposition en tous points étonnante sur une place publique de Casablanca, Hay Mohammadi (quartier très populaire de Casablanca). Elle a eu lieu devant le commissariat Derb Moulay Cherif maintenant fermé, où se déroulèrent de nombreuses tortures. L’artiste choisit de reconstruire sur la place publique un fac-similé en contre-plaqué de la salle des exactions de la police pour y présenter ses photographies et vidéos. Ce double qui n’est pas le lieu réel, plutôt que de désactiver la puissance de son travail, le potentialise, lui donne toute sa résonnance pour un public intimidé.

Ainsi, la douleur subie, la souffrance éprouvée, peuvent-elles se partager avec les habitants du quartier qui, impuissants, n’ignoraient rien de ce qui se passait à leur porte. L’histoire se répète, elle bégaie, il faut le geste esthétique mais non esthétisant d’une jeune artiste pour tenter de recoudre ce qui a été irrémédiablement défait. C’est l’ambition de Wiame Haddad, qu’elle exprime très bien elle-même : « Ceux qui restent est un projet de création avec les anciens prisonniers politiques marocains. Celui-ci tente de développer une relation à leur histoire, à leur parcours politique et leur terrible emprisonnement. Ceux qui restent est un projet photographique qui tente de mettre en miroir le parcours d’une vie tumultueuse qu’ont subi ces antihéros, face à une mise en scène nécessaire à la photographie. Il tend à mettre en équilibre la fragilité de la présence humaine et la cruauté de son absence forcée. » (Wiame Haddad sur son site web consulté le 9 février 2018).

Parmi tous les pôles de cette constellation d’approches photographiques proposée par l’artiste, les portraits, les lieux, les objets, le silence des vidéos, nous avons choisi de montrer ceux qui ne peuvent toujours pas se montrer à visage découvert, tant leur ultime souffrance réside encore dans la honte intériorisée d’avoir eu à subir une telle vie. Parmi eux, une femme attend, autre souffrance, les yeux levés au ciel, la tête renversée, et un terrain de jeu vide nous dit combien une vie gâchée ne peut se rejouer. Cependant, au-delà de la dureté de l’évocation, les photographies de Wiame Haddad restent sans misérabilisme ni pathos, respectant en cela la dignité des survivants et la confiance en l’avenir de ceux qui restent.

    1. Wiame Haddad est en résidence à la Cité Internationale des Arts à Paris pour toute l’année 2018. Elle a exposé en France, en Allemagne, en Belgique, en Tunisie, et bien sûr au Maroc. En 2017, elle a été sélectionnée parmi les cinq jeunes artistes « coup de cœur » Le Bal/ADAGP à Paris.
    2. Elle travaille actuellement sur un projet de publication avec la commissaire d’exposition et chercheuse Léa Morin, In Absentia (Atlas Lethé). Le projet est soutenu par AFAC (Arab Fund for Arts and Culture) . Elle exposera son travail dans une exposition collective L’Afrique n’est pas une île au MACAAL, Musée d’Art Contemporain Africain d’Al Maaden à Marrakech, à partir du 24 Février prochain.

par Philippe Bazin, Pratiques N°81, mai 2018

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