Plutôt mourir que souffrir !

Anne Perraut Soliveres
Cadre supérieur infirmier, praticien-chercheure

À subjectivité, subjectivité et demie...

S’il est un domaine qui persiste à faire la nique à l’objectivité, c’est bien celui de la douleur… Mais on pourrait tout autant appliquer ce constat à n’importe quel ressenti.

Lorsqu’Hélène, infirmière de nuit de son état et phobique de la douleur pour elle-même (elle répète à l’envi qu’elle préférerait mourir plutôt que souffrir) se trouve face à Madame V. qui lui dit pour la deuxième nuit consécutive qu’elle se plaint depuis plusieurs jours d’une douleur insupportable sans qu’on lui donne quoi que ce soit pour la soulager, son sang ne fait qu’un tour… Elle appelle le médecin de garde qui se fait prier pour se déplacer (dur, dur de sortir du lit en pleine nuit pour régler un problème qui aurait dû l’être dans la journée…) et l’accueille plus que fraîchement. Elle est sûre de son bon droit et n’hésite pas à bombarder le médecin, déjà de mauvais poil, de ses convictions… Comment, en 2015, peut-on encore laisser un patient souffrir etc. etc., ce qu’elle a déjà écrit en gros et en rouge dans le dossier de la patiente… Le médecin prescrit a minima, la patiente continue à se plaindre abondamment. Le matin, lors des transmissions, Hélène en rajoute une couche à l’intention de ses collègues. Le soir de sa troisième nuit, elle appelle le cadre de nuit, furieuse… Les médecins, celui de garde et ceux de son service, se sont concertés et ont estimé que l’infirmière avait exagéré la plainte de la patiente. La patiente consultée n’a pas démenti…

Moralité : ce n’est pas l’échelle d’évaluation de la douleur (l’objectivation chiffrée de la subjectivité) qui changera quelque chose à l’appréciation des différents protagonistes…


par Anne Perraut Soliveres, Pratiques N°73, avril 2016

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