Mensonge et vérité, contrepoint

Martine Devries
Médecin généraliste retraitée

        1. Trop de vérité, me fait dire l’épisode précédent, surtout quand la vérité est une erreur…
          Mais dans l’histoire suivante, pas d’erreur, et pas de vérité… Pour moi, dans mon histoire, j’ai vécu ces deux épisodes en contrepoint.

J’étais en quatrième année de médecine, ça vaut la peine de préciser que c’était l’année où on étudiait l’hématologie. C’était l’été, (il y a 50 ans, donc mes souvenirs sont incomplets, et parfois flous) et j’habitais avec mon mari dans l’appartement de ma mère, Irma, et de son mari Michel qui étaient en vacances, à Saint Malo, comme chaque été. Leur appartement était grand et agréable dans Paris « désert au mois d’août ». Je travaillais sans doute à l’hôpital, comme chaque été. Je reçois une lettre où Maman me dit qu’elle a des ganglions dans le cou. Puis une autre où elle m’apprend qu’elle a consulté un médecin, ce qui n’arrivait jamais. On ne consultait pas dans la famille : si besoin, on discutait avec des amis ou des collègues, voire même « le patron ». Pour quelque chose de très technique, comme une otite, ou un « virage de cuti », j’ai un ou deux souvenirs de spécialiste, mais pas plus. Le médecin généraliste avait prescrit un traitement anti tuberculeux, pour voir si les ganglions disparaissaient avec ça, car Irma avait eu une tuberculose pulmonaire après la guerre, et après sa grossesse, et elle avait été traitée par pneumothorax puis séjour en sanatorium. J’avais trouvé la prescription du médecin de ville bizarre, et un peu légère, mais cela ne m’avait pas scandalisée plus que ça.
De retour à Paris, nous avions réintégré notre chambre d’étudiants rue Lebrun, et elle l’appartement. J’avais 23 ans, j’étais enceinte. Je venais la voir de temps en temps, car c’était l’année du concours de l’internat, et la réussite au concours passait avant tout à mes yeux, mais surtout à ses yeux à elle. Les ganglions avaient persisté, inchangés, j’avais palpé les chaînes de petites boules dures comme des cailloux sous la peau de son cou, qu’elle avait toujours eu très maigre. On les voyait d’ailleurs, à l’œil nu. Elle a donc fait des examens, c’était un lymphosarcome, de très mauvais pronostics, je l’ai compris. Comment l’ai-je su, qui me l’a dit ? J’ai vraiment un trou de mémoire. Peut-être que l’hématologue, c’était mon prof, Binet, qui l’avait examinée et lui avait prescrit les examens. Parce que c’est moi qui l’avais adressée. Toujours est-il que moi, je le savais, et elle non. Et c’est moi qui ai décidé, et on m’a laissé le choix, de ne pas « lui dire ». J’étais étudiante, certes, en médecine, sans aucune expérience, sans aucun soutien de professionnel, et à l’époque, on ne disait pas toujours, pas souvent, la vérité au malade. Et moi j’ai pensé qu’elle pouvait peut-être supporter le diagnostic affreux, et le pronostic : quelques mois. Mais que Michel, son mari, ne le supporterait pas et ne ferait que geindre et lui pourrir la vie. Il faut préciser sans détailler que Michel avait une personnalité particulière, et qu’il n’était pas indépendant. Et, honnêtement, moi, je ne me sentais pas de le soutenir, lui.
Bref, ça s’est fait comme ça en un quart de seconde, au cours de l’entretien avec l’hématologue. Alors, il a monté un bobard, il n’y a pas d’autre mot, il a fabriqué un diagnostic de maladie avec des ganglions, diagnostic grave, mais « pas si pire », et avec une bonne espérance de vie quand même. Une maladie de Bryll Simmers.
La suite a été un enfer : la maladie elle-même bien sûr, et Maman est morte quelques mois après, en ayant tenté une première cure de chimiothérapie (c’était les tout débuts), qui fut abandonnée car « elle était de constitution trop faible ». Mais l’enfer, c’était le secret : elle avait demandé d’autres avis, il fallait prévenir le nouveau spécialiste, pour qu’il joue le jeu, et qu’en même temps, il donne un véritable avis. Il fallait falsifier les résultats, trouver un biologiste qui fasse des « faux ». C’était compliqué et douloureux. Elle a cru en ce diagnostic. Mais rapidement, se sentant très malade, elle a compris que la mort était proche, et n’en a pas parlé, à ma connaissance, sauf une fois, lors d’un épisode de confusion mentale, lié à une poussée d’insuffisance rénale, où elle a clairement parlé d’« après ». Son souci était évidemment l’avenir de son fils qui avait alors 14 ans. Mais la poussée a été jugulée, elle a repris ses esprits et son contrôle, et n’a plus abordé le sujet.
Je crois que c’est ça mon regret, qu’elle n’ait pas pu parler de la fin avec moi, avec mon frère, et avec ses amis proches.


par Martine Devries, Pratiques N°86, juillet 2019

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