La voix de ceux qui crient - Rencontre avec des demandeurs d’asile *

Présenté par Martine Devries

L’auteur propose sa réflexion à partir des consultations de psychothérapie qu’elle réalise en tant que psychologue à l’hôpital Avicenne à Bobigny. Elle y reçoit depuis plusieurs années des étrangers : migrants, exilés, réfugiés, demandeurs d’asile, victimes de « psychotraumatisme », encore appelé trauma. Elle veut ainsi « faire entendre la voix de ceux et celles qui, par la violence de leur histoire, sont tenus au silence. ». Ceux qui sont tenus à l’écart, et qui provoquent pitié, compassion, ou stupeur et rejet, c’est selon. Au-delà du classement en catégories « administratives », qui est en soi une violence supplémentaire, au-delà des nationalités diverses, des circonstances multiples des traumas, elle dégage des problématiques spécifiques et une réflexion qui permet au lecteur de comprendre un peu comment, combien et de quoi souffrent ceux qu’elle reçoit. Il s’agit, pour le patient, de survivre face à des risques d’effondrement, de suicide. Il s’agit, pour le thérapeute, de comprendre et d’être un appui, de percevoir, dire et redire la persistance de l’humanité au cœur de la personne qui consulte, en étant touchée, forcément, mais sans tomber dans la fascination et l’effroi.

Qui sont ceux et celles qu’elle reçoit ? Ils et elles ont subi un double traumatisme, dans la violence politique et dans l’exil ; ni suspects, ni menteurs, ils ne peuvent être réduits à des victimes ou à des malades. La consultation permet la rencontre entre deux sujets. L’auteur souligne ce à quoi elle attache de l’importance : la salle d’attente, le service de traduction qui permet de traduire des dizaines de langues. La première consultation est réalisée par un.e psychologue clinicien, et non un.e médecin psychiatre ; il est possible de consulter même sans les papiers adéquats ; il y a plusieurs types de prise en charge, poursuivie ou non, médicamenteuse ou non, individuelle, familiale, ou de groupe. Elle souligne l’importance du cadre de la consultation, pour « établir une stabilité et des contours » qui ont disparu de la vie du patient. Le secret professionnel est un point majeur, la recherche de l’adhésion du patient, avec déférence et respect, l’importance de la parole évidemment, mais en tenant compte des autres modes d’expression. Dégager la consultation psy du registre de l’assistance sociale : manger, dormir, se réchauffer, mais sans y être étanche, et dégager l’autre part du sujet, définir clairement les différents espaces : celui du réel, et l’autre, culturel et symbolique, celui du lien social, vital. Il n’y a pas de règles strictes, l’essentiel est de préserver un espace de parole suffisamment flexible et accueillant, avec suffisamment de recul afin d’accueillir « les interrogations sur la charge de mal et de cruauté à l’œuvre et sur l’ombre vertigineuse de l’absurde. »

Elle s’appuie dans chacun des chapitres, sur des rencontres précises de plusieurs personnes, Landry, Ibra, Raj, Shabana, Niraja... dont on suit ainsi les différentes histoires au cours du temps de la thérapie, mais pas de manière linéaire : on comprend la problématique ainsi illustrée, même si on ne suit pas nécessairement le déroulé de l’histoire. Au contraire, le lecteur est maintenu dans un à-côté qui lui permet de réfléchir. Et de comprendre que c’est la posture de la thérapeute.

Mais je ne suis pas thérapeute, alors en quoi cela me concerne-t-il ? Il me semble que dès lors qu’on parle à une personne qui a rencontré la violence extrême, c’est utile de connaître les effets possibles, les attitudes soutenantes, aidantes et celles qui peuvent être néfastes. Et de continuer à inventer pour soi des manières d’affronter le récit ou les manifestations de la violence subie par l’autre, sans tomber dans le voyeurisme, la fascination, en restant capable de soutenir cet autre. « Pour mieux se tenir devant la douleur des autres ».

* La voix de ceux qui crient - Rencontre avec des demandeurs d’asile, Marie-Caroline Saglio-Yatzimirski, Édition Albin Michel, mars 2018.


par Martine Devries, Pratiques N°83, octobre 2018

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