Isabelle Canil, orthophoniste
Marianne est la fille d’une famille riche, Connell est le fils de leur femme de ménage. Ils sont les personnages d’un roman de Sally Rooney Normal people.
Dès le lycée, ils sont attirés l’un par l’autre. Ils flirtent, mais il y a une honte à laisser filtrer leur histoire au grand jour. Ils ne veulent pas que ça se sache… même si ça se sait quand même.
Ils grandissent, vont à Dublin dans la même université. Leur histoire ne cesse de se répéter. Ils sortent ensemble, s’avouent des choses qui me semblent importantes, et puis… non… on les revoit quelques mois plus tard avec un autre garçon, une autre fille… Et comme ça pendant tout le roman. Parce que jamais quelque chose ne peut se sceller de façon définitive.
Je sais que « définitif » en amour, ça ne se peut guère, mais ils pourraient au moins vouloir croire que c’est « définitif », et ils ne le veulent pas, pour des tas de raisons existentielles, souvent vagues et difficiles à définir comme à comprendre, mais c’est égal, moi lectrice, je les ai aimés tous les deux et tout de suite. Ils sont peut-être comme des personnages de Dostoïevski deux siècles après eux, cela n’a rien d’étonnant car les tourments se jouent du temps et la littérature l’atteste éternellement.
Ils vivent des choses dures, très dures, et ils sont paumés. Pendant une période, Marianne sort avec des types qui la maltraitent pendant l’amour, mais c’est elle qui veut qu’il en soit ainsi et qui le demande. Pendant ce temps-là, Connell entre dans une grave dépression…
Et des années passent. Un soir ils se retrouvent dans la chambre de Connell et commencent à faire l’amour. Il lui murmure à l’oreille : « On pourra recommencer le week-end prochain, et le suivant ? – Quand tu veux.
Et elle ajoute qu’il peut faire ce qu’il veut d’elle, puis demande « Ça te plaît que je te dise ça ?
– Oui, répond-il.
– Tu me diras que je t’appartiens ?
– Comment ça ? fait-il. Et il s’immobilise, attendant quelque chose.
– Tu vas me frapper ? » demande-t-elle.
Non, Connell est désolé, mais il n’a pas envie de ça : « Je ne veux pas de trucs bizarres entre nous », répond-il.
Et tous deux se rhabillent, laissant le lecteur chagrin de ce qui a encore raté.
Un peu plus tard, l’un et l’autre sont envahis de pensées tristes : « Elle hait la personne qu’elle est devenue, sans avoir la force d’y changer quoi que ce soit. » Et deux pages plus loin : « Depuis son plus jeune âge, sa vie est anormale, elle le sait […] Ce qui lui est arrivé est enfoui dans la terre de son corps. Elle veut être quelqu’un de bien. Mais au fond, elle sait qu’elle est méchante, pervertie, mauvaise, et que tous ses efforts […] ne font que cacher ce qui est enfoui en elle, sa part de vice. »
Et lui, dans la cuisine chez sa mère songe qu’« il ne peut rien pour Marianne, quoiqu’il fasse. Elle a quelque chose d’effrayant, un immense vide au cœur de son être.[…] Pourtant il pourrait se coucher et mourir pour elle à tout moment. [...] Marianne est masochiste, et Connell trop gentil pour frapper une femme. […] Depuis le lycée il a compris le pouvoir qu’il a sur elle. [...] La façon qu’elle a de rougir et de sembler attendre qu’il lui donne un ordre.[...] Il n’a jamais pu se réconcilier avec l’idée de perdre l’emprise qu’il a sur elle.[...] Il a sincèrement voulu mourir, mais n’a jamais sincèrement voulu que Marianne l’oublie. C’est la seule part de lui qu’il veut protéger, la part qui existe en elle. »
Le livre est près de s’achever, il n’y a rien qui puisse les sauver, pense le lecteur.
Mais vient alors, dans la narration, un saut dans le temps. Sept mois plus tard, on les retrouve, vivant ensemble. Le ton du livre est plus léger, le lecteur est heureux de leur bonheur.
Alors, que s’est-il passé ? Comment ont-ils fait ?
Peu avant la fin du livre, un court passage éclaire le lecteur : « Au lit, il disait avec amour : Tu vas faire exactement ce que je dis, maintenant, d’accord ? Il savait comment lui donner ce qu’elle voulait, la laisser vulnérable, faible, impuissante, parfois en larmes. Il comprenait qu’il n’était pas nécessaire de lui faire mal : il pouvait la laisser se soumettre volontairement, sans violence. »
Que Connell ait enfin trouvé une façon d’aimer Marianne, et que Marianne l’ait enfin accepté, – au moins pour un temps – m’a fait plaisir. Il en a fallu du temps, de la souffrance et certainement de l’amour… Ils se sont bien débrouillés finalement, peut-être mieux que chez Dostoïevsky !
Ce roman est une histoire d’aujourd’hui, il raconte des scènes sexuelles qui jamais ne m’ont heurtée. L’écriture sait passer du sentiment au sexuel, et cette intimité révélée porte en elle quelque chose de beau à mes yeux.
Les gens rencontrés dans la vie, je ne sais rien de leur sexualité – si ce n’est ce que je peux en fantasmer –, je n’en suis donc ni peinée ni contente pour eux. En connaître quelque chose pour de vrai serait même très dérangeant. Mais comme c’est différent d’avoir rencontré Marianne et Connell dans un livre !
Nino maintenant.
Nino est le personnage principal d’un film éponyme de Pauline Loquès, sorti en 2025.
Il vient chercher des résultats à l’hôpital et voudrait prolonger un arrêt de travail. La médecin qui le reçoit compulse une liasse de papiers, elle parle de protocole, de masse clairement visible, de paroi latérale de l’oro-pharynx, de lésion, de carcinome… « Je vais pas trop vite ? » demande-t-elle. Mais il est jeune, reprend-elle, donc il est prioritaire, il commencera la chimio lundi…
On est vendredi.
Non, il doit y avoir une confusion de dossiers, hasarde Nino. Il est venu pour de la fatigue, un mal à la gorge, mais c’est léger, c’est quand il avale. Non non il n’a pas eu de compte rendu de diagnostic…
Puis il comprend, il demande : « C’est quoi les chances de mourir ? »
Complètement perdu, il se lève pour partir et au moment de franchir le seuil, la médecin l’arrête et lui dit de passer au service procréation, parce que dès la première séance de traitement, il se peut qu’il ne puisse plus produire de spermatozoïdes, alors il faudrait en prélever une quantité suffisante pour les congeler.
– Tout de suite ?
– Oui. Tout de suite.
Ascenseur, 5e étage. Il attend un peu et s’enfuit. Mais comble de malheur, une fois arrivé chez lui, il s’aperçoit qu’il a perdu ses clés. Alors il retourne au service procréation pour chercher par terre, sous les chaises, et c’est juste le moment où on appelle son nom. On lui remet un flacon. « Rappelez-vous, juste une heure pour le congeler, ne vous éloignez pas trop, parce qu’avec les transports… »
Et le film va nous faire suivre Nino déambulant dans Paris jusqu’au lundi matin, avec le petit flacon vide sur lui. Petit flacon que, docilement, il va essayer de remplir dès la sortie de l’hôpital. Il s’arrête dans un café, achète un cookie et s’enferme dans les toilettes, mais on tambourine à la porte, il n’arrive à rien. Il sort, et tombe sur une jeune femme avec un petit garçon. Elle le reconnaît, ils étaient au collège ensemble.
– « Et toi, qu’est-ce que tu deviens ?
– Moi aussi je vais être papa. »
Je crois que lui-même ne sait pas à ce moment-là pourquoi il répond ça.
– « Ah ben si ça t’intéresse, j’ai plein de vêtements de bébé à vendre !
– Ok ok… »
Nino erre dans Paris, il passe la nuit de vendredi chez sa mère, celle de samedi à une fête chez son frère et la finit en dormant sur son palier, devant sa porte verrouillée avant d’aller prendre une douche aux bains publics. Dimanche matin, aux Puces, il tombe sur la jeune femme au petit garçon.
– « Ah mais c’est trop tard, j’ai vendu tous mes habits de bébé ! Mais regarde, il me reste ça, le baby phone ! »
Il l’achète deux euros et les raccompagne jusqu’à chez eux, puisqu’il ne sait où aller. La journée passe, ils mangent, il joue et dessine avec le petit garçon. La nuit arrive, ils préparent le canapé lit.
Ils sont allongés chastement l’un en face de l’autre, et enfin il raconte : un papillomavirus qui a viré en cancer de la gorge, et ce flacon qu’il doit rapporter pour le congeler... « mais je n’y arrive pas… »
– « J’ai une idée », dit la jeune femme.
Alors il y a cette scène, magnifiquement inspirée : il entre dans la salle de bain, et elle dans une autre pièce. Les deux portes se referment.
Lui, il s’adosse à la baignoire, le baby-phone à la main.
– « Tu m’entends ? » murmure la jeune femme depuis l’autre pièce, à travers le baby-phone. « Tu peux le poser si tu veux. »
Elle, dans la pénombre, un livre à peine éclairé sur les genoux, tourne les pages à la recherche d’un passage. Elle l’a trouvé, elle commence à lire doucement dans le baby-phone. Cela ressemble aux textes érotiques d’Anaïs Nin, cela parle d’un sexe de femme, d’ouverture des petites lèvres, de caresses, de douceur, de miel salé… De l’autre côté de la cloison, Nino écoute la voix du baby-phone, il se laisse aller au sol, et enfin, ça marche... Il sourit.
Puis on les voit tous les deux sur le palier, « Il faut que tu y ailles, je pense » lui dit-elle.
C’est vrai, il n’a qu’une heure…
Tendresse, pudeur, et générosité. Le cinéma réussit des prouesses, et quelque chose nous dit que le film n’est peut-être pas fini et que bientôt pourrait pousser une histoire d’amour sur ce terreau-là. Images et dialogues n’abordent jamais les relations sexuelles directement. Pourtant on sait qu’elles sont et seront là, incontournables, de la même façon qu’on éprouve la puissance évidente de la vie.
Si on n’avait pas l’art et ses écritures, je ne sais pas comment on ferait…