M. Coronavirus

Paul Roussel, assistant social, centre hospitalier les Murets (94)

M. Coronavirus,

Je vous écris cette lettre pour vous dire ce que je pense de vous.
Vous avez détruit des milliers de vies,
Mais pas encore la mienne.

Vous êtes arrivé subitement au début du mois de mars, sans prévenir personne.
Nous n’étions pas préparés, personne ne l’était. Jamais je n’aurais pu imaginer affronter cette épreuve dans ma première année en tant qu’assistant social diplômé et à seulement 21 ans.
Comment gérer le service social, étant seul à l’hôpital, avec mes collègues assistants sociaux me soutenant en télétravail ? Comment avancer dans les démarches sociales avec les institutions fermées ou ralenties ?
Et à l’échelle du service d’hospitalisation, comment faire ?
Comment Héloïse allait-elle venir au combat ?

Je tiens maintenant à vous remercier car, grâce à vous,
J’ai pu voir que l’équipe de professionnels était soudée, et même joyeuse en ce temps de crise.
Nous avons su tous nous écouter et être chacun force de proposition pour vous combattre.
Mais pour cela, il allait falloir sortir chacun de nos missions initiales.
Me voilà donc propulsé à faire des tâches que je n’avais pas l’habitude de faire, en plus de toutes celles qui incombent à mon métier d’assistant social.
Entre deux entretiens sociaux, je partais enfiler ma charlotte, ma surblouse
Et j’allais servir le repas aux patients, divisés en deux services.
De grands moments de complicités partagés avec mes chères collègues agents de service hospitalier qui font tant pour Héloïse.
Et quelle joie de voir nos patients nous venir en aide pour le service, venir nous soutenir.
C’est à ce moment-là que j’ai perçu que nous soutenions les patients, mais que les patients nous soutenaient également.
Et que Héloïse était soudée face à vous, patients et soignants main dans la main.

À cause de vous, j’ai dû faire face à des dilemmes éthiques.
Lors de mon premier jour à Héloïse, j’ai refusé d’aller acheter des cigarettes.
Cela me révoltait même que l’on me demande cela.
Pourquoi irais-je acheter un produit toxique pour des personnes qui essayent de se soigner, d’aller mieux ?
Et vous voilà arrivé,
Avec vos règles d’effectif minimum.
Deux infirmiers, une aide-soignante pour s’occuper de nos patients.
Que puis-je faire pour soutenir mes collègues, présents en première ligne ?
La réponse fut rapide : aller acheter les cigarettes pour nos patients confinés.
Avec l’aide d’Isabelle, la psychomotricienne, et de Sybil, l’art-thérapeute, nous nous sommes minutieusement organisés pour combler les manques de nos patients.
Me voilà donc à aller acheter des cigarettes à deux reprises par semaine.
Première fois de ma vie que j’achète des cigarettes. Je me revois prendre les commandes des patients, sans rien y comprendre : « Cinq paquets de Marlboro Red », « Moi des Marlboro Light », « Ils font des cigarillos à la vanille ? ».
Et c’est ainsi que j’ai perçu que, en ce temps de pandémie, mon positionnement éthique se modifiait.

Grâce à vous, j’ai pu enfin visiter en entier le centre hospitalier Les Murets,
Explorer chaque recoin en compagnie d’un patient, un compagnon d’aventure.
Plusieurs fois par semaine, j’allais avec lui,
Marcher, parler, écouter la nature, penser à autre chose qu’à l’hôpital et à la maladie.
Et ces balades ont été très profitables pour ma pratique.
J’ai pu créer un contact différent avec les patients que j’accompagnais,
Plus informel et surtout, hors du pavillon.

J’ai eu la joie d’animer plusieurs fois des ateliers musique dans notre patio.
Et je dois l’avouer, quelle ambiance festive !
Pour moi, le temps s’arrêtait, vous n’existiez plus,
J’étais avec les patients, à écouter de la musique,
En discuter, débattre, rigoler, danser.

Mais où je vous en veux, c’est d’avoir démoli certains de mes travaux engagés avec les patients. Comme ce Monsieur devant partir retrouver sa famille en Éthiopie le premier jour du confinement. Je n’oublierai jamais la tristesse dans les yeux de cet homme, de ce père, de ce mari, de ce fils lors de l’annonce de l’annulation du vol.

Maintenant, vous êtes là, à rôder autour de nous, à nous mettre des bâtons dans les roues.
Mais même malgré ça, nous ne céderons pas. Nous continuerons à insuffler des ondes positives, à avancer, à nous battre,
Tous ensemble, main dans la main, patient et soignant,
Jusqu’à votre fin.

par Paul Roussel, Pratiques N°91, novembre 2020

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