Lu : On agite un enfant. L’Etat, les psychothérapeutes et les psychotropes

Yann Diener, On agite un enfant. L’Etat, les psychothérapeutes et les psychotropes, La Fabrique, 2011.

Présenté par Isabelle Canil

C’est un petit livre à la couverture bleue, qui tient dans la poche de mon imperméable, et dont je peux relire par-ci par-là une page ou l’autre dans le métro toulousain, qui prend beaucoup moins de temps que le métro parisien.
Son auteur, Yann Diener, est psychanalyste. Il dénonce les dérives non pas de la psychanalyse qu’il a à cœur de défendre, mais celles de tout un langage qui se généralise et se banalise de plus en plus, lui faisant perdre son sens. Il l’affadit, la falsifie, pervertit son originalité, sa spécificité : « Les notions de “tiers” et de “symbolique” par exemple, ont été tordues jusqu’à s’inverser. Leur sens a été essoré et retourné, normalisé » p. 47. C’est la novlangue psychanalytique, issue de la langue-médico-sociale (LMS). A force de vouloir faire rentrer la psychanalyse dans un cadre thérapeutique, régi par des injonctions de bonne pratique, dans la ligne d’une démarche qualité, on s’aperçoit qu’on l’a perdue en route, la psychanalyse.
Alors on se paye de mots et on parle par exemple de psychothérapie à tendance analytique, ce qui est bien pratique, consensuel et de bon aloi, mais entretient un flou que Yann Diener a le mérite de secouer. Il dénonce la confusion, entretenue aussi par des psychanalystes qui ont cru qu’ils pouvaient ménager la chèvre et le chou, c’est-à-dire les discours dominants et la psychanalyse. Mais celle-ci se trouve en danger d’être mangée, comme le chou, et elle risque bien de déserter de plus en plus notre potager culturel : « En cédant sur les mots, de nombreux analystes ont cédé sur la chose », écrit-il p. 49.
Toute cette langue à l’œuvre pour édulcorer, tempérer la psychanalyse et ce qu’elle porte en elle de profondément subversif, d’original et d’unique, la ronge aussi de l’intérieur : « ...il n’y a plus que les enveloppes des mots de psychanalyse... il ne s’agit plus de psychanalyse » p. 51.
Et c’est là que je lis ce livre avec gravité. Nous n’avons rien à gagner à galvauder la psychanalyse, mais beaucoup à perdre, en la perdant, elle.
Yann Diener nous parle des CMPP, Centres médico-psycho-pédagogiques, de leur origine et de leur vocation généraliste. « C’est un lieu qui n’est pas spécialisé dans un symptôme particulier », parce que tous les symptômes que peut présenter un enfant méritent une égale attention. Les CMPP se sont multipliés à partir de 1963, souvent à l’initiative de psychanalystes. Ils sont menacés, comme l’est la psychanalyse, parce qu’écouter un enfant en créant pour lui des conditions nécessaires à sa parole est une pratique désuète et « vieux-jeux », p. 31. Yann Diener nous dit que la plupart des praticiens considèrent « que le symptôme de l’enfant dit quelque chose de la structure familiale, qu’il peut représenter “la vérité du couple familial” (Lacan). » p. 24.
Mais de plus en plus, il faut que la parole se courbe aux exigences du temps économique.
Ainsi, « l’enfant agité est devenu une étiquette pratique pour l’école, pour les médecins comme pour les parents, lorsqu’ils ont besoin de croire à un traitement opératoire et rapide. » p. 82.
Pourtant, « on sait que nombre d’enfants passeront par des moments d’agitation particulièrement vive, dans certains contextes, entre autre le classique divorce des parents (ou le non-divorce qui peut rendre encore plus dingue un enfant). En fonction dont lui sont énoncées les raisons de la séparation, un enfant peut passer des heures à élaborer une stratégie qui pourrait empêcher la séparation de ses parents ; cela lui “prend la tête” au point qu’il ne peut pas réfléchir aux problèmes qu’il a à résoudre en classe, et ça l’agite. » p. 78.
Yann Diener dévoile et met à jour des tours de passepasse, véritables manipulations du langage : ainsi, dans le même temps que certains s’emploient à raboter la psychanalyse, d’autres, ou les mêmes, érigent aussi des pseudo-pathologies en nouvelles vraies maladies, qui forcément nécessitent un médicament approprié. C’est ainsi qu’hyperactivité et TDAH deviennent des mots de tous les jours, avec cet autre comme corollaire : Ritaline©.
La langue-médico-sociale a opéré des glissements sémantiques habiles pour que les pratiques des institutions de soins s’ajustent aux diktats des pouvoirs publics. On ne parle plus de sujet, mais d’usager, on ne parle plus de symptôme, mais de trouble ou de handicap.
Que les nouveaux mots envahissent ainsi les discours compliquent considérablement la tâche des enfants qui viennent dans les CMPP, explique Yann Diener : « traversés eux-mêmes par cette langue qui banalise le conflit jusqu’à le rendre inaudible, ils vont devoir redoubler d’efforts pour se faire entendre. Ils vont devoir s’agiter un peu plus, le symptôme devra redoubler d’invention pour faire entendre la vérité dont il est le représentant. » p. 46.
Alors, qu’est-ce qu’on gagne ?
Ce livre me laisse une impression d’honnêteté et de rigueur. Il me semble qu’il peut contribuer à calmer nos agitations. Je suis contente aussi qu’il soit écrit dans une langue toujours accessible. Il est plein de petites notes à la fin, numérotées de 1 à 118, que par paresse j’ai négligées pendant ma lecture, et que je vais maintenant picorer. Je recommande la numéro 33 !


Pratiques N°56, février 2012

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