Le surmoi gestionnaire

Nous arpentons un monde crépusculaire. Un malaise plane dans l’air quelque peu vicié, teinté d’une angoisse flottante, tandis que le sens des choses et l’épaisseur du monde semblent s’estomper. Et si, dans l’aveuglement de nos sens, notre inconscient ne s’y trompait pas ? Malaise, malaise...

Aziz Tlemceni
Psychologue clinicien

Notre époque a quelque chose de bien étrange, mais aussi de bien familier. Pour notre plus grande inquiétude, ou inquiétante étrangeté. À relire Libres d’obéir de Johann Chapoutot, on comprend aisément que nous n’avons rien à envier aux stratégies de contrôle totalitaire employées au tournant des années trente, voire même que nous en avons hérité une bonne partie.
Retraçant le parcours de Reinhard Höhn, célèbre intellectuel du 3e Reich, Chapoutot nous laisse prendre la mesure des analogies flagrantes entre notre néolibéralisme mourant et la période du régime Nazi : quête d’optimisation permanente de la force de travail, recours à l’agir, idéologie de rassemblement massivement relayée par les médias, culte de la force et de la performance, restriction du rôle de l’État à son strict minimum et pour couronner le tout, une stratégie managériale perverse [1] que Höhn et ses collègues SS parviendront à exporter dans l’après-guerre en formant des cadres des plus grand groupes économiques tels que BMW, Ford, Hewlett-Packard ou encore Opel [2].

Revenir sur les traces de l’Histoire n’aurait pas de sens si nous confondions analogie avec équivalence. Il ne s’agit pas de laisser entendre que le nazisme reviendrait tel quel sous les traits de la modernité, mais que les méthodes de contrôle de la pensée, de la productivité, du travail et des masses employées actuellement n’ont pas émergé ex nihilo et sont le fruit d’un développement dont on peut repérer les sources principales. Leur intensification, que nous pouvons situer au tournant technologique des années 2000, ne me semble pas sans lien avec l’affaiblissement de notre modèle socio-économique néolibéral qui ne trouve d’autres voies que le recours autoritaire pour maintenir, à grand peine, son hégémonie.
La question se pose alors du risque de glissement d’un système autoritaire hyper-verticalisé, qui assure sa domination par la répression et l’affaiblissement des contre-pouvoirs, vers un système totalitaire qui assurerait un contrôle total, du public au privé, de l’ensemble de la population en ne se revendiquant que de l’idéologie qu’il a lui-même construite pour affirmer sa légitimité : l’ère de la post-vérité semble en avoir déjà balisé le chemin.
Par ailleurs, la technologie, l’hyper-connexion par les réseaux sociaux et la dépendance au « scrolling » [3] constituent les canaux idéaux d’une propagande idéologique bien plus performants que l’ensemble des moyens de communication employés par le passé : nous avons déjà forgé les chaînes du contrôle de nos pensées les plus intimes.
C’est dire que le régime Nazi, dénoncé mondialement pour son inhumanité et l’horreur génocidaire, a su également inspirer, par ses compétences en communication et en gestion des masses, le système en déliquescence qui nous enserre aujourd’hui.
Nous voyons bien monter, avec de plus en plus d’assurance, les autocrates populistes à travers le monde. À ce titre, les Etats-Unis, première puissance démocratique mondiale, mérite bien que l’on s’interroge sur ce que nous nommons, dans notre monde en crise, une « démocratie » : attaque des universités, intimidation de la justice et des opposants politiques, conflit d’intérêt avec les compagnies-états au travers des liens de Donald Trump avec Elon Musk, démantèlement des institutions étatiques via le DOGE [4], déploiement de l’ICE [5] contre les immigrés, répression des médias, stratégie de communication centrée sur la post-vérité avec l’idée, elle aussi commune aux penseurs Nazis, que « tout est possible et adviendra parce qu’on l’a voulu ainsi ». Dans ce pays, où le néolibéralisme mourant mute en libertarianisme au service de la jouissance des puissants, nous sentons bien là que le droit de vote ne saurait suffire à assurer au peuple sa souveraineté...
Il ne me semble pas possible, en quelques lignes, de proposer davantage qu’une ébauche de ce système néolibéral que nombre d’auteurs ont permis d’éclairer sous différents angles. [6] Je souhaiterais en revanche tirer un fil, sans doute le plus important, pour pouvoir penser l’un des moyens de contrôle des masses les plus efficaces, toutes époques confondues, afin de tenter d’en proposer une lecture actuelle : l’idéologie.
Les idéologies, selon Hannah Arendt, sont « ces systèmes d’explication de la vie et du monde qui se flattent d’être en mesure d’expliquer tout événement, passé ou futur, sans faire autrement référence à l’expérience réelle. […] Comme la pensée idéologique est indépendante de la réalité existante, elle considère tout ce qui est factuel comme un artefact et, par conséquent, elle ne connaît plus de critère fiable permettant de distinguer vérité et fausseté » [7].
Cette définition, d’une actualité criante, nous permet de cerner les contours de l’idéologie néolibérale ambiante et mondialisée : la croyance aux effets vertueux de la croissance permanente, l’idée que la technique viendra à bout de tous les effets néfastes du productivisme, mais aussi l’idée que la politique n’est efficace que si, paradoxalement, elle se dépolitise pour s’en remettre aux experts de la technique gestionnaire et aux lois pseudo-objectives du marché.

Porterions-nous alors des lunettes idéologiques qui pourraient troubler notre vue à notre insu ? Quel rapport à la réalité chacun d’entre nous entretient-il ? Y aurait-il des évidences intimes qu’il conviendrait d’interroger puis, qui sait, de déconstruire ?

Nous vivons une actualité paradoxale. En Europe, l’hyper-libéralisme de marché contraste, tout en se mariant à merveille, avec une société des normes qui vise à fabriquer un alignement des populations aux valeurs néolibérales, considérées comme boussoles intangibles de ce que l’on nomme « progrès » : compétitivité, productivité et performance comme maîtres-mots, ou signifiants-maîtres, de notre condition de citoyens et de travailleurs.
Le déploiement foisonnant d’outils d’évaluation de la performance et de protocoles en tous genres, dans le champ du travail, privé comme public, mais aussi de l’intime par l’entremise du développement personnel, visent en premier lieu la fabrication de normes qui orientent les pratiques et les habitus vers la croissance du capital et la réduction des coûts.
La part la plus obscure et insidieuse de tels mécanismes ne repose pas tant sur leur valence prescriptive que sur leurs effets psychiques : ce que je nommais à l’instant, reprenant la thèse de Roland Gori, La fabrique de l’habitus. En effet, le système de normes dans lequel nous sommes enserrés ne produit pas uniquement une série d’ordres auxquels il faudrait se soumettre coûte que coûte. Il fabrique, par-delà la contrainte évidente, un consentement des masses aux normes qui structurent alors une néo-réalité partagée. Rien de plus évident, dès lors, que d’obéir et d’adapter en permanence notre mode d’être, notre état d’esprit, aux exigences de ce monde.
N’avons-nous pas déjà entendu raisonner dans nos têtes ces petites phrases, plus ou moins tenaces : « il faut être efficace », « c’est normal, on est payés pour être productifs », « avec ce protocole, on a la voie la plus optimisée qui soit pour être efficaces », « il faut que je travaille sur moi pour y arriver », « je dois fournir plus d’efforts encore pour rester compétitif », et cetera, et cetera...
Le fameux « There is no alternative » [8] thatchérien a construit en nous les conditions d’une servitude volontaire, c’est-à-dire d’une souscription aveugle à cette normativité qui n’est plus pensée comme une lecture singulière du monde, mais comme la seule voie possible, comme une vérité qui ne saurait souffrir la moindre contradiction.
C’est ainsi qu’on nous apprend dès l’enfance à « gérer ». Il faudra gérer nos émotions, gérer notre effort, gérer notre vie professionnelle et familiale et quand nous ne gérons plus, il s’agira de nous orienter vers des professionnels de santé, principalement psychiatres et psychologues, qui nous aideront à remettre la main sur notre potentiel perdu : voilà le surmoi gestionnaire bien intériorisé, niché dans notre psyché et qui s’assurera, sans plus de contrôle externe, que chacun se démènera pour répondre aux exigences du capital. Dans cette optique, le recours aux soignants – sans remettre en cause leur nécessité – favorise ainsi la sur-responsabilisation de l’individu en faisant reposer la souffrance sur une fragilité personnelle tout en oblitérant du même mouvement les effets du système socio-économique dans lequel il se situe.

Ce système néolibéral ne s’est pas fait sans produire « un nouveau malaise dans la civilisation » – reprenant S. Freud –, car la fabrication du consentement des masses inspirée de W. Lippmann ne saurait suffire à faire taire le conflit inconscient généré qui, comme deux plaques tectoniques, fait s’affronter l’adhésion à la norme avec notre désir enfoui, porteur de notre singularité et de notre liberté.
À partir de ce point, je fais l’hypothèse que ce qui fait source de mal-être ici constitue également une planche de salut vers une possible désaliénation. On oublie trop souvent les sources inconscientes qui circulent en nous, et la manière dont leurs courants vifs et imprévisibles fondent une résistance bien supérieure à toute autre.
Ne serait-il pas pertinent de nous demander ce que le mal-être croissant des enfants et des adolescents – par ailleurs bien documenté et démontré statistiquement – nous indique de leur manière de vivre notre société ? N’y aurait-il pas là une forme de résistance inconsciente à devoir s’intégrer dans un monde malade ? Que dire de notre manière d’y répondre, lorsque nous voyons exploser les prescriptions de psychotropes pour ces tranches d’âge ? Que dire de nous, de notre manière de penser la souffrance et la part de responsabilité de notre modèle de société ?

Nous voyons bien que le recours à la chimie des organismes ne suffit pas à répondre à la quête de sens et d’imaginaire qui s’insinue dans les fibres de nôtre être. Nous pouvons cultiver l’espoir que cette tension douloureuse et indiscernable puisse se sublimer en moteur d’action et de pensée. Que la souffrance puisse se transformer en « vif [9] » qui s’insuffle dans les corps et nous permette de résister, et demain de faire reculer, les temps sombres et le hors-sens décrits par Georges Orwell, afin que nous puissions répondre aux enjeux de notre époque.
Il s’agira, pour nous, de retrouver les questions qui frayent la voie du sens, d’emprunter ensemble une direction souhaitable pour l’avenir, de renouer des collectifs, des appuis communs qui redonnent à chacun une place qui lui assure de pouvoir s’inventer et par cette voie, de recréer le monde.
Ceci peut n’être qu’un rêve, ou peut-être le début d’une histoire. Cela, comme toujours, ne tient qu’à nous.

par Aziz Tlemceni, Pratiques N°110, février 2026


[1J. Chapoutot, Libres d’obéir, Le management, du nazisme à aujourd’hui, Mesnil-sur-l’Estrée : Gallimard, 2020, p.114 -115.

[2Ibid, p.90

[3Le scrolling, ou défilement, correspond à une pratique inspirée des casinos qui est utilisée sur nombre de réseaux sociaux. Elle consiste à permettre à l’utilisateur de faire défiler aussi longtemps qu’il le souhaite de courtes séquences vidéos qui ont pour particularité de susciter une addiction à la nouveauté. Ces vidéos, choisies et proposées à l’utilisateur par des algorithmes en fonction de ses préférences, visent ainsi à maximiser son temps de présence en ligne et, du même coup, les profits publicitaires engendrés par l’application.

[4Le département de l’efficacité gouvernementale, Department Of Government Efficiency, ou D.O.G.E., est une structure étatique fondée par Donald Trump en 2025 et initialement dirigée par Elon Musk. Elle a pour mission de procéder à des coupes budgétaires massives dans les dépenses publiques. Le DOGE était alors présenté à la population comme un moyen d’optimisation des dépenses et de l’efficacité. L’idée, néolibérale ici aussi, était de soutenir qu’un puissant chef d’entreprise à la tête de cet organe d’état serait naturellement le plus apte, par ses compétences en business, à gérer l’économie du gouvernement. La logique opératoire et cynique de ce raisonnement a conduit à des licenciements de masse de fonctionnaires aux États-Unis.

[5L’I.C.E., ou United-States Immigration and Customs Enforcement, est une agence fédérale des États-Unis chargée notamment de la criminalité transnationale et de l’immigration illégale. Elle a été utilisée par Trump, au nom de sa politique migratoire et sécuritaire, pour procéder à des vagues d’interpellations de personnes dans les rues, au sortir des tribunaux, au travail ou devant leur domicile, générant l’indignation d’une partie de la population.

[6Cf. : M. Bellahsen : La santé mentale, vers un bonheur sous contrôle, J. Chapoutot : Libres d’obéir, F. Gonon : Neurosciences, un discours néolibéral, R. Gori : La fabrique de nos servitudes, A. Mhalla : Cyberpunk, le nouveau système totalitaire et B. Stiegler : Il faut s’adapter.

[7H. Arendt, La nature du totalitarisme, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1954-2018, p. 60-61.

[8Traduction : « Il n’y a pas d’autre alternative », phrase prononcée par Margaret Thatcher.

[9Concept développé par Alain Damasio dans ses romans.

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