La commedia dell’ médecine

Sylvie Cognard
Médecin généraliste retraitée

        1. La satire des médecins sur le mode de la comédie est très présente dans la littérature. Dès le Moyen-Âge avec le fabliau Le Vilain Mire, puis avec Molière et plus récemment Jules Romains avec Knock.

Dans Le Vilain Mire, l’auteur anonyme nous montre qu’avec de l’astuce, un riche paysan parvient à guérir la fille du roi et comment, en utilisant la ruse, il convainc nombre de malades qu’ils ne le sont pas tant. La fille du roi dépérit car une arête de poisson lui barre la bouche et le gosier. C’est en la faisant rire qu’il parvient à lui faire expulser l’arête.

On retrouve la médecine, thème cher à Molière, dans nombre de ses comédies. Il nous fait rire en stigmatisant l’ignorance, le pédantisme, le jargon et surtout l’inefficacité des médecins de son temps. Dans Le médecin malgré lui, un bûcheron grossier et ignorant fait illusion. La confiance que l’on accorde aux médecins tient plus à leur allure de savants infaillibles qu’à leur réelle capacité à guérir. Dans Le malade imaginaire, on rit de Thomas Diafoirus, jeune médecin diplômé qui, pour séduire et divertir Angélique, lui propose de l’emmener à une séance de dissection de cadavre ! La satire utilise le rire comme une arme pour moquer les médecins. Alors qu’au XVIIe siècle, les épidémies de peste se succèdent et font des ravages, la médecine n’y pouvant rien, dans les comédies de Molière, la maladie prend souvent la forme d’une ruse permettant d’échapper à une contrainte.

  1. — Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous grattouille ?

Knock, créée par Jules Romains en 1923, dépasse la simple comédie ridiculisant la médecine, si sa farce nous fait rire, elle nous fait rire jaune.

Le Docteur Parpalaid vend sa maigre clientèle du bourg de Saint-Maurice au Dr Knock en pensant le gruger. En l’espace de trois mois, Knock parvient à régner en maître sur toute la population dans un paysage « tout imprégné de médecine » et à faire fortune.

Le personnage de Knock présente la médecine comme un commerce, la maladie est son gagne-pain : « J’estime que, malgré toutes les tentations contraires, nous devons travailler à la conservation du malade ». Knock n’envisage pas de guérir ses patients, mais d’entretenir leurs maux, source de revenus. Il pense sa pratique comme un marché et crée le besoin avant de proposer le traitement. « Ce que je veux avant tout, c’est que les gens se soignent ». Knock persuade celles et ceux qui le consultent qu’ils sont malades ou vont le devenir : « Les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent ». Il a recours à la publicité en utilisant les services du tambour de ville et appâte les clients en proposant des consultations gratuites. Il flatte et corrompt l’instituteur, le pharmacien, le maire et la propriétaire du seul hôtel de Saint-Maurice, qu’il transforme en clinique.

Knock considère la médecine comme un instrument de puissance et de pouvoir. Son succès est basé sur la relation d’emprise qu’il entretient sur ses patients. Il utilise la peur pour consolider son emprise en utilisant sans vergogne un jargon incompréhensible « Vous avez peut-être, Madame, les artères du cerveau en tuyau de pipe » ; il fait des schémas, montrent des photos plus effrayantes les unes que les autres. Il manipule ses victimes en les rendant réellement souffrantes par des traitements qui les affaiblissent : « Vous vous coucherez en arrivant. Une chambre où vous serez seule, autant que possible. Faites fermer les volets et les rideaux pour que la lumière ne vous gêne pas. Défendez qu’on vous parle. Aucune alimentation solide pendant une semaine. Un verre d’eau de Vichy toutes les deux heures, et à la rigueur, une moitié de biscuit, matin et soir, trempée dans un doigt de lait. (…) à la fin de la semaine, nous verrons comment vous vous sentez.(…) » Fin psychologue, il a tôt fait de découvrir les petits travers de ses patients et de les exploiter. Il n’hésite pas enfin à briser ceux qui voudraient lui tenir tête.

Avec Knock, Jules Romains dénonce l’asservissement des foules, la soumission à l’autorité scientifique et commerciale, par la fabrique de fausses informations, la manipulation des esprits par la peur et l’endormissement des consciences. Le personnage de Knock n’est pas qu’un simple escroc de génie, il est persuadé de sa mission comme le serait un apôtre d’une nouvelle religion. « Dans 250 de ces maisons, (…) il y a 250 chambres ou quelqu’un confesse la médecine, 250 lits où un corps étendu témoigne que la vie a un sens, et grâce à moi un sens médical. La nuit, c’est encore plus beau, car il y a les lumières (les veilleuses…). Le canton fait place à une sorte de firmament dont je suis le créateur continuel. »


par Sylvie Cognard, Pratiques N°82, juillet 2018

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