Entretien d’embauche

Isabelle Canil
Orthophoniste

32 ans environ. Il bégaie. Et en plus il est noir. Il est beau, mais il est noir. Il est bardé de diplômes, parce que comme il ne trouve pas de travail, dès qu’il finit une maîtrise ou un master, il en commence un autre. Voici comment ça se passe : il envoie des CV. Presque toujours il obtient un entretien et c’est là que ça se gâte : il bégaie trop. Moi j’ai bien ma petite idée, je ne vais pas tarder à la lui soumettre. Je pense à un film, The Full Monty. Dans une ville anglaise, le chômage sévit. Les hommes dépriment. L’argent manque cruellement, l’espoir a déserté, la dignité s’amenuise comme peau de chagrin. Un jour, une troupe de beaux éphèbes vient faire un spectacle de strip-tease masculin dans la ville. Alors, petit à petit chez un des chômeurs, commence à germer une idée complètement cinglée, mais ô combien salvatrice : il va rallier des volontaires et monter son propre spectacle, avec musique, chorégraphie, et déshabillage progressif et intégral ! Évidemment ça marche ! Un vrai conte de fée !

Non non non, je ne vais pas proposer au monsieur bègue de devenir strip-teaseur. Mais j’aimerais bien lui souffler que parfois les idées les plus farfelues ont du bon. Voici comment je vois la chose : quand je lui demande de chanter, comme presque tous les bègues, il ne bégaie pas. Quand je lui demande de lire un texte bien balancé, en accentuant le rythme, il ne bégaie pas. S’il rappait, s’il slamait, il ne bégaierait pas.

Alors pourquoi ne pas faire un entretien d’embauche en rappant modérément ? Que le corps accompagne la parole en la scandant, que discrètement une main batte le tempo sur la cuisse, que le haut du torse imperceptiblement oscille, et le tour serait joué…

Question : Que pensez-vous pouvoir apporter à l’entreprise ?
Réponse : Je pense que je nanana/et que nana nananère/car j’ai déjà nanana/et nanana nanère/Sans compter que nanère…

Bien sûr, il faudrait annoncer la couleur : Monsieur le DRH/Il faut que l’on sache/Que je bégaie, c’est vache/Je découpe à la hache/Et ça me fâche/Mais si je rappe bravache/Plus besoin de cravache/pour faire sortir… mes moooots !

Est-ce qu’un DRH en costard cravate pourrait admettre ça ? Je suis sûre que ça doit se trouver.


par Isabelle Canil, Pratiques N°76, janvier 2017

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