Adèle Yon, Mon vrai nom est Elisabeth, Éditions du sous-sol, 2025, 393 pages
« Après la lobotomie, Suzanne apprit à discipliner ses réactions intempestives, prit goût aux travaux de ménage et à l’atelier de couture ».
Ce sont des commentaires de ce type qui accompagnent les photographies avant et après l’opération, « patiente dépenaillée, amaigrie, aux cheveux en bataille avant la lobotomie, que l’on retrouve maquillée, souriante, après », publiées par Walter Freeman et James W. Watts en 1942 pour faire la promotion de la lobotomie.
Selon les praticiens eux-mêmes, cette opération « n’a pas une fonction thérapeutique mais une fonction sociale », elle « neutralise les furieux, les oppositionnistes », vise à ce que « les sujets ne [soient] plus gênants » et capables d’« évoluer dans un milieu sans en troubler l’ordre ».
Faute de retrouver le dossier médical de son arrière-grand-mère qui portait les stigmates de cette mutilation, Adèle Yon s’est plongée dans ceux d’autres patientes – car ce sont majoritairement des femmes qui sont concernées – pour tenter de comprendre ce qu’avait pu subir son aïeule.
Au travers de ses recherches, elle relève deux grandes catégories de « victimes » : celles pour qui l’opération est acceptée en désespoir de cause par les familles après des années d’hospitalisation et celles, « plus jeunes », « souvent de milieux favorisés », pour lesquelles l’apparition des troubles est plus récente et la décision prise « par un membre de la famille, père ou mari ».
Qui a pris la décision concernant son arrière-grand-mère ? Quelle folie l’a-t-elle amenée à être internée dix-sept années durant ? La maladie dont elle souffrait et à propos de laquelle « toutes les femmes de la famille, entre 25 et 30 ans, ont posé des questions » est-elle héréditaire ? Vient-il de là ce tempérament « fragile » qui les caractériseraient ? Et ses propres angoisses ?
L’auteure nous embarque avec elle dans cette recherche, à la rencontre de Betsy, de son vrai nom Elisabeth, son « double-fantôme » – sujet qu’elle choisira finalement pour cette thèse en études cinématographiques dont est issu l’ouvrage.
D’anciennes lettres dépoussiérées, des entretiens avec les membres de la famille, de vieilles photographies, s’intriquent dans un récit de soi profond et sensible.
Adèle Yon emmène progressivement le lecteur dans sa réflexion, dans son enquête, à tâtons, pour respecter « la temporalité du silence, du secret » de ceux qui, ayant grandi dans les non-dits, préfèrent ne pas savoir, « laisser le passé là où il est ».
Elle rencontre aussi ceux qui, comme le lecteur – qui voit peut-être entre les mots des reflets de sa propre famille – sont curieux d’en savoir plus, ceux qui enfants, « faisaient des conciliabules pour parler d’elle, pour savoir ce qui s’était passé, ce qu’elle avait vraiment ».
Ce qu’on pourrait entrevoir comme une quête de vérité s’apparente davantage à la mise en perspective d’un entrelacement de faits et de discours.
Pour saisir les contours du portrait d’Elisabeth, Adèle Yon explore un tableau familial complexe, où chaque personnalité, avec sa sensibilité, dépeint l’histoire singulière de cette femme, tantôt mère absente, sœur trop ambitieuse, fille fragile, grand-mère mystérieuse, arrière-grand-mère folle…
Ainsi, différentes couches se superposent et se mélangent, constituées du cheminement de l’auteure, de l’histoire familiale et de la grande Histoire. Celle de la guerre qui bouscule les vies, les relations, celle de la psychiatrie aussi qui, sous couvert de science et de progrès médicaux peut malmener des corps, abimer des vies, renforcer des rapports de domination.
Ce livre est un voyage, transgénérationnel, vers une mise en récit libératrice.
Catherine Thomas