Zapping : haro sur le crocodile

Éric Bogaert
Psychiatre de secteur retraité

Où, si l’enfant est en danger face à un crocodile qui menace de le dévorer, la psychanalyse est elle-même mise en péril par ce crocodile, tentative béate, vaine, et probablement inconsciente, de s’allier les bonnes grâces des maîtres et des savants.

Parfois, le soir, lorsque je ne suis plus pris par une activité et pas assez fatigué pour me coucher, je zappe d’une chaîne de télévision à l’autre, méthodiquement, de la première à la dernière que je reçois, histoire de jeter un œil sur le monde depuis cette petite lucarne.
Regard kaléidoscopique à l’intérêt très limité, j’en conviens, mais il se trouve qu’hier soir (on est samedi 4 janvier 2020), j’ai fait une pause sur la chaîne du sénat de la République. C’est une histoire de crocodile, ou plus exactement d’un « test du crocodile », comme il était présenté, qui m’a arrêté. J’ai cru comprendre que c’était un documentaire sur l’autisme, dont le commentaire précisait alors que si un enfant auquel on présentait un crocodile en peluche mettait sa main dans la gueule de celui-ci cela attestait qu’il était autiste, incorporé par sa mère « fusionnelle », mais que s’il donnait un coup sur la tête du reptile il n’était assurément pas autiste ; et il y avait en sus une histoire de crayon dans la gueule menaçante qui introduisait obscurément le père dans l’affaire. Trouvant ce « test » particulièrement ridicule, sa présentation vaseuse, et comprenant qu’il était question d’une mise en boîte de la psychanalyse, j’ai laissé ces gens dont j’avais pris l’histoire en route pour reprendre ma balade télécommandée.
Au retour de celle-ci je me suis retrouvé sur la même chaîne du sénat de la République, au début du débat qui suivait la projection du documentaire, Rachel, l’autisme à l’épreuve de la justice. Je me suis de nouveau arrêté, et malgré mon agacement d’entendre une fois de plus ces discours rejetant le psychisme d’un mouvement de rationalisation, j’ai continué de boire le calice jusqu’à la lie, pour savoir jusqu’où ils iraient, et pouvoir ensuite continuer de me regarder dans le miroir d’avoir eu le courage d’entendre leur argumentation jusqu’au bout. Et le crocodile est revenu.
Mais d’abord, il fut question de cette vieille lune des mères rendues responsables (donc coupables ? ou « responsables mais pas coupables », « à l’insu de leur plein gré » ?) de l’autisme de leur enfant par les (disons, pour rendre compte de cette époque où psychiatrie et psychanalyse faisaient couple) « psy » pour cause de fusion dévorante (d’où le crocodile). On lit dans la presse, on voit dans les films, ce genre de choses, lorsqu’il y a doléances ou atteintes au corps ou à la vie : quelqu’un interrogé comme témoin, et dont les rapports avec le délit ou le crime sont examinés par l’investigation, peut se sentir, et parfois même être envisagé, coupable, alors qu’il y a présomption d’innocence tant qu’il n’est pas condamné par un jugement. Coupable en cours de dévoilement, complice embarrassé ne sachant comment se dépêtrer, innocent sensitif ou susceptible... Il est d’abord question de la personnalité de ce témoin, avant que le temps de l’enquête puis du jugement ne permettent de se prononcer sur la nature de sa participation et son éventuelle culpabilité. Or dans l’examen psychiatrique, s’il y a bien plainte, et souffrance, il n’y a pas de faute, de dol, de délit, de crime, d’accusation, d’infraction à une loi, voire de loi. Le diagnostic n’est pas jugement donnant lieu à une peine, mais constat d’une souffrance et attribution à celle-ci d’un nom qui permettrait de proposer des mesures propres à soulager la peine qui en découle. Il ne s’agit pas d’accuser — ça ne rime à rien, ça ne sert à rien — une mère d’être « fusionnelle » — ce n’est pas crime, péché, faute ou maladie —, mais de s’interroger avec elle sur ce qui se passe pour elle, pour son enfant, et entre eux. Mère d’autiste n’est pas un diagnostic, ni une injure, pas plus qu’autiste (ou schizophrène...) n’est une insulte ou un mot stigmatisant en soi. Dans la pratique de la psychanalyse, que le thérapeute énonce un « diagnostic » ou un jugement, sous forme de terme médical ou de nom commun de la langue, est contre-productif, voire une faute ; c’est le fameux « hum », ou la reprise des paroles de l’analysant, ou l’interruption de la séance, qui viennent, en écho, signaler qu’il y a là, dans la parole ainsi ponctuée, matière à entendre autrement, à chercher un autre sens sous-jacent. Et même si l’entretien psychiatrique n’est pas séance de psychanalyse, l’effet d’un diagnostic est le même, il fige les choses pour le patient comme celui-ci comprend le diagnostic qu’il entend (sans le plus souvent le comprendre, et encore moins savoir ce qu’il recouvre pour celui qui l’énonce), et non comme une ouverture, d’où un cheminement d’émancipation pourrait s’engager. D’où l’importance, au sujet du diagnostic, plus que de le dire ou ne pas le dire, de comment le dire de façon à ce qu’il ne bloque ou ne stigmatise pas, mais ouvre aux soins. C’est une question d’expérience, de réflexion et de tact du côté du soignant.
Dans ce débat, la pédopsychiatre professeure des hôpitaux a fait de l’autisme une « maladie congénitale ». Et pourtant les mères n’auraient rien à voir avec l’autisme. C’est curieux comme la causalité génétique engendrerait un non-lieu tandis que la cause psychique serait engageante — il faudrait en tirer les leçons. Mais corps ou psyché, ils font cause commune, c’est l’homme, ou la femme en l’occurrence, enfin c’est la personne ! D’ailleurs, l’enfant n’hérite-t-il pas du nom de ses parents ?
Quant au test, je n’en avais jamais entendu parler jusqu’à ce débat, et n’ai jamais rien lu à ce sujet, même pendant les 3 années au cours desquelles j’ai travaillé dans un service de pédopsychiatrie. Peut-être ici où là ce bricolage a-t-il été pratiqué jusqu’à être érigé en théorie, mais il faut bien le dire, la psychanalyse ne procède pas par tests. Certes ce qui était dit là du « test du crocodile » s’appuie sur des concepts de la psychanalyse — le vagin denté, la mère fusionnelle, l’affirmation du sujet, le phallus paternel comme « barre » qui vient séparer symboliquement l’enfant de la mère... —, mais celle-ci n’est pas concernée par le mouvement scientifique qui va du particulier au général, pour construire des épreuves standardisées qui font ensuite ruisseler le savoir ainsi désubjectivé. C’est dans l’écart de la relation entre un sujet et le thérapeute qui se réfère à la psychanalyse que les paroles prennent sens, pour ces deux-là. Il n’y a pas de généralisation qui s’impose à l’unicité, voire à l’unité, du sujet en le diluant jusqu’à le dissoudre dans des stéréotypes qui n’ont valeur que d’outils schématiques pour représenter de façon imaginaire l’organisation symbolique du monde (langagier) dans lequel nous nous débattons tous, autistes ou non.
Ce « test du crocodile » correspond parfaitement à une tentative de psychologisation qui se voudrait scientifique, dans la recherche probable et maladroite d’un « marqueur » après lequel courent certains psychiatres neuro-scientistes, et de l’agrément des autorités du savoir et du pouvoir administrativement validé. Mais il n’a strictement rien à voir avec une pratique psychiatrique, sinon d’en paraître en se cachant derrière des fragments mal compris de la psychanalyse. Ce « test » procède finalement d’un souci de compromis avec les neuro-sciences dont on voit bien le prix à payer de ce qui se révèle au bout du compte n’être qu’une compromission : ses promoteurs ont été avalés puis vomis. Il relève d’une déformation, voire d’une perversion, ou des limites professionnelles de ceux qui se réclament d’un point de vue scientifique, bien sûr utile et nécessaire, mais partiel et partial, insuffisant donc à appréhender une problématique telle que l’homme et ses souffrances dans son ensemble, et à en rendre compte.
Finalement ce débat n’était que du zapping : on passe d’un cliché à un autre, sans s’arrêter sur les chemins, les histoires de vie et leur contexte, qui les relient, ni sur ce qu’ils montrent et encore moins cachent, pour ne s’intéresser, fi du sens, qu’aux apparences. Le crocodile n’en est qu’une représentation qui en condense toutes les impasses et malveillances.


par Eric Bogaert, Pratiques N°88, février 2020

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