Vaccin anti-verrue

Supposons qu’un laboratoire veuille promouvoir un vaccin anti-verrues. Il essaiera de convaincre les médecins et la population que les verrues sont très fréquentes et qu’elles sont tenaces et récidivantes. Mais ces arguments ne suffiraient probablement pas à faire émerger une demande massive. Il pourrait alors tenter de démontrer que les verrues sont beaucoup plus graves et ont des conséquences beaucoup plus sérieuses qu’on ne le croit communément. Il pourrait alors dans ce but raconter le cas suivant : Denis avait tout pour réussir dans la vie, après une scolarité exemplaire qui l’a conduit naturellement à Normale Sup, ce qui ne l’avait pas empêché d’être dans le même temps un excellent tennisman et un virtuose du violon. Denis a rencontré Caroline une fille belle, hyperdiplômée et hypersportive. Malheureusement, lorsque quelques jours après leurs fiançailles, Caroline a découvert que Denis avait une verrue plantaire, elle l’a quitté et il s’est suicidé. Françoise, la sœur aînée de Denis, s’est jetée du quatrième étage et elle est paraplégique. Quand Caroline a réalisé l’étendue des dégâts, elle s’est elle aussi défenestré et elle est tétraplégique.

Le laboratoire pourrait ajouter que ce type d’évolution n’est certes pas la règle, mais qu’il doit être pris en considération. Imaginons un médecin un peu critique (nommons le JPL), il dira en substance ceci : « N’exagérons pas, la plupart des verrues partent d’elles-mêmes, elles sont souvent très peu visibles et pas très douloureuses. Et puis a-t-on suffisamment de recul pour affirmer que le vaccin protège bien et qu’il protège longtemps ? Est-on sûr qu’il soit sans danger ? » La réponse du laboratoire ne se fera pas attendre. Il développera une argumentation en 3 points.

Premièrement, vous êtes inhumain. Vous n’êtes pas sensible à la mort de Denis ni au drame que constitue pour une famille le fait de perdre un enfant et de voir quelques jours plus tard sa sœur devenir paraplégique. Et la tétraplégie de Caroline ne vous émeut pas davantage.

Deuxièmement, vous dites que les verrues ne sont pas douloureuses. Nous pourrions vous montrer des dizaines de personnes qui ont boité ou qui boitent encore.

Troisièmement, vous affirmez que les vaccins ne sont pas efficaces et qu’ils sont dangereux. Rappelez-vous les hécatombes liées à la variole avant qu’elle ne soit éradiquée par le vaccin et les milliers de paralysés par la polio. Voulez-vous vraiment revenir à cette période ? Voulez-vous en prime la peste et le choléra ?

Si JPL pouvait répondre (mais nous verrons plus loin pourquoi il ne lui serait pas possible de répondre), il dirait un certain nombre de choses dont celles-ci : se poser des questions sur l’opportunité d’une vaccination ne signifie pas que l’on affirme que cette vaccination n’est pas indiquée - à supposer qu’un médecin considère un vaccin comme inutile ou même éventuellement nocif, cela ne veut pas dire qu’il est hostile à tous les vaccins passés présents et à venir. Et JPL ajouterait que la variole n’a pas été éradiquée par l’utilisation massive du vaccin, mais par une utilisation rationnelle ciblée dans le cadre d’une stratégie de « surveillance endiguement » parfaitement décrite par Foege. Mais pourquoi donc JPL ne pourrait-il pas exposer clairement et avec précision les nuances de sa pensée ?

Pour plusieurs raisons. Dans ce cas qui est, rappelons-le, un cas fictif, le laboratoire a d’emblée placé le problème de la vaccination anti-verrues sur le terrain de l’émotionnel et de la confusion. L’émotionnel l’emporte aisément dans un débat sans règles et sans structures (et il n’y a pas de règles et de structures dans la mesure où les pouvoirs publics dont ce devrait être le rôle d’organiser la réflexion sont absents du débat). JPL est un médecin isolé. Il peut consacrer quelques heures à ce qu’il estime être son devoir de citoyen, il peut lire quelques articles, en photocopier quelques-uns, il peut aussi obtenir que quelques collègues l’aident à progresser dans sa connaissance et dans ses réflexions. Mais, alors que les laboratoires ont des moyens considérables et des intérêts encore plus considérables, JPL n’a pas un intérêt vital à ce que le vaccin ne soit pas largement diffusé et il a très peu de moyens. De nombreuses revues médicales, soit par choix mercantile, soit beaucoup plus souvent par choix idéologique, sont persuadées que le domaine des vaccinations est celui de la lutte du bien (les vaccinations) contre le mal incluant pêle-mêle ceux qui s’opposent à tout, ceux qui s’interrogent sur quoi que ce soit. Mais la raison principale de l’impossibilité du débat est liée à un autre élément : le docteur JPL a beau vouloir s’installer dans la posture de l’individu rationnel honnête capable de nuance et de mesure, il est au même titre que tout le monde passionné par la question des vaccinations. Lorsque nous l’avons interrogé sur ce point, JPL a répondu « Je préférerais m’exprimer oralement et dans le cadre d’un échange amical, mais je peux suggérer quelques pistes à la réflexion :

-  La vaccination est un sujet qui a toujours suscité les passions, et les échanges entre Pasteur et ses détracteurs étaient déjà d’une très grande violence.
-  Je suis né quelques décennies après Pasteur et le climat de bêtise de violence et d’intolérance qui caractérisait les échanges à son époque ne s’était guère amélioré et ne s’est pas non plus atténué depuis.

C’est dans ce contexte que moi, JPL, j’ai été vacciné et c’est dans un climat analogue que j’ai été amené à choisir pour mes enfants soit de les vacciner soit de refuser tel ou tel vaccin ou tous les vaccins. Parler des vaccins, c’est ainsi parler de ce que mes parents ont fait pour moi ; c’est aussi parler de ce que j’ai été moi-même, en tant que parent, conduit à faire pour mes enfants. Ma relation à mes parents et ma relation à mes enfants ne se sont pas déroulées dans le cadre d’une réflexion méthodique et sereine, elle a été et elle est toujours très violemment passionnée. La question des vaccinations qui a eu à voir avec ces relations passionnées vers l’amont (mes parents) et vers l’aval (mes enfants) est nécessairement marquée par ces passions. »

par Jean-Pierre Lellouche, Pratiques N°23, septembre 2003

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