« Travelling arrière »

Pierre-Jean Gaube, médecin généraliste

Un rapport de l’ONU sur les systèmes de santé en l’an 2000 plaçait la Grèce au 14e rang mondial. Aujourd’hui, des patients n’ont aucune couverture santé et d’autres, bien que « couverts », n’ont pas les moyens de payer leurs soins.

Le système de santé grec s’est bâti comme ses congénères de l’Europe du Sud (Portugal/Espagne/Italie) : c’est un système mixte composé d’environ deux cents caisses issues de corporations (système par cotisations), auquel s’est ajoutée en 1983 une couverture de l’Etat pour le reste de la population. Le défaut de ce Système National de Santé était une bureaucratie trop importante par rapport aux besoins, sans mutualisation des moyens.

Afin d’améliorer le système :
En 1997, est lancée la réduction/fusion des caisses, échelonnée sur plusieurs années. S’y adjoint la création d’une brigade de restriction des fraudes.
En 1998, une liste de médicaments remboursables et non-remboursables est créée.
En 2002, la fusion des caisses se continue pendant qu’un « équilibrage » des assurances obligatoires, complémentaires et privées s’opère. Les médecins du secteur public ont officiellement le droit d’exercer une part privée. Ceci entérine la pratique du pot-de-vin pour couper les longues files d’attente.
En 2003, le système représentait 9,5 % du PIB, 55 % étaient financés par le secteur public, 45 % par le secteur privé.
La crise de 2008 survient dans ce contexte et une réduction drastique des dépenses de soins est lancée.
En 2010, la Grèce en difficulté en appelle à la « Troïka » [1]. S’en suit l’obligation de politiques d’austérité en échange d’aides pour redresser le pays. En contrepartie de cette perfusion, la Grèce doit se priver de nombreuses politiques sociales. L’objectif est de ramener la part des dépenses de santé en dessous de 6 % du PIB.
Les dépenses ont diminué de 15 à 20 % en 2011 et de 40 % en 2012. De 2009 à 2012, les dépenses de santé sont passées de 23,2 à 11,2 milliards.
Dans le même temps, de 2009 à 2011, les admissions à l’hôpital public bondissent de 24 %, tandis que celles des cliniques privées chutent de près de 30 %. [2] Le système hospitalier en pleine déliquescence attire toujours plus de monde et ce, sans moyens.
Plusieurs forfaits de soins sont augmentés, dont les forfaits hospitaliers, nombre de médicaments ne sont plus remboursés etc., laissant libre cours à la privatisation du système que seuls les plus aisés peuvent payer.
En 2012 est créé « l’Organisme national de distribution de services de santé », il naît directement déficitaire. Pour résoudre ce déficit, le ministre de la Santé de l’époque en profite pour fermer tous les centres de santé, mettant ainsi en disponibilité huit mille médecins… et laissant plusieurs millions de Grecs sans offre de soins de premiers recours. En faillite, cet Organisme est remplacé en 2014 par le « Réseau national de soin de premier degré ». Sur les huit mille médecins balancés dans le secteur privé, seul deux mille cinq cents reviennent dans le public, avec des salaires moindres.
La diminution de l’offre de soins publique ne diminue en rien la demande. Le vide créé par la fermeture des centres publics a engendré un secteur privé en pleine croissance, mais qui tend à diminuer en quantité et en qualité. [3] Seul reste un chaos qui a relancé la solidarité de la population et a provoqué la création de centres autogérés, gratuits. Les Grecs sont de plus en plus nombreux à être tout simplement exclus du système, pendant que la majorité des travailleurs pauvres sont couverts par un système qui ne leur propose plus rien. C’est aujourd’hui que le peuple grec a le pouvoir de reprendre son destin en main et de réinventer son système de soins sur les ruines du précédent.

par Pierre-Jean Gaube, Pratiques N°70, juillet 2015


[1Composée du FMI, de la commission européenne et de la Banque Centrale Européen.

[2http://www.alternatives-economiques.fr/, article « Les Grecs malades de la crise »

[3Noëlle Burgi, « Grèce. Une réforme de la santé aux effets pervers », P@ges Europe, 15 avril 2014 – La Documentation française © DILA.

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