Stéphane Couturier, photographe

Philippe Bazin
Photographe

Stéphane Couturier pratique une photographie dont l’apparence immédiate semble nous renvoyer à un monde mimétique de la réalité. Mais le passage qu’il opère dans les années 2000 de l’argentique au numérique transforme complètement son œuvre qui passe ainsi d’effets de cadrages à des effets de composition. L’aspect pictural du travail devient évident, déstructurant une « confiance » dans le rapport au réel que la photographie instaurait précédemment chez ses spectateurs. Ainsi, nous sommes maintenant devant ses images, comme devant l’ensemble du processus numérique qui recouvre le monde actuel, plongés dans plusieurs régimes de vérité superposés, c’est-à-dire dans des vérités mouvantes ayant perdu tout rapport de hiérarchie.

La forme générale des œuvres de Couturier repose sur la grille, forme mise en œuvre de façon massive dès la fin du XVIIe siècle aux Etats-Unispar Jefferson quand il l’impose comme modèle d’organisation spatiale pour tout le pays. La grille est uniformisatrice, horizontale, et aplatit toute idée de relief. Elle fait alors modèle pour une modernité efficace notamment dans les schémas de construction dont le capteur numérique est la répétition parfaite. Ainsi, l’informatique réaliserait à l’extrême ce rêve moderniste d’efficacité reposant sur le partage absolu et horizontal de données non hiérarchisées.

Cependant, ce modèle est aussi un aboutissement sublime, c’est-à-dire à la fois parfait dans sa beauté formelle, et inquiétant dans ses fonctions et possibilités. La grille opère ainsi une abolition de l’idée d’un centre, d’un point de repère, et l’œil du spectateur peut se promener à l’infini sur les images de Stéphane Couturier sans apercevoir une organisation spécifique générée par une structure. Au contraire, on se perd dans la multitude des détails, détails qui proviennent souvent de la réplication numérique d’éléments identiques auxquels quelques variations infimes sont apportées.

Un régime général d’incrédulité, de doute, s’instaure en même temps que nous sommes séduits par la beauté parfaite de la construction des images.

Au regard de ce dossier sur les relations entre l’informatique et le monde médical, nous pouvons alors aisément prendre comme une vaste métaphore ce que nous indique le travail de Stéphane Couturier et s’interroger sur l’ambivalence de l’informatisation généralisée du monde de la santé : à la fois gain énorme d’efficacité, perfection conceptuelle des structures proposées, mais en même temps perte de hiérarchies, de foi en une vérité, dispersion horizontale de données qui semblent remplacer la construction pyramidale de la médecine et de la santé dans toute leur complexité.

Les images de Couturier sont à l’image du monde numérique, avec leur part de beauté en même temps que d’inhumanité, ce que l’on reprochait (avec raison) au Corbusier qui conçut des villes inhabitables. Ce n’est pas pour rien que celui-ci a construit en Inde à Chandigarh son rêve d’une ville, assez invivable, que Couturier n’a pas manqué de photographier. Les nécessités d’édification rapide qu’ont connu des pays comme la Corée du Sud ou la Chine ont mené ces pays à s’emparer à vaste échelle du modèle corbuséen. Couturier, là encore, a mis en évidence le vertige absurde de ces réalisations.

Le monde bureaucratique qui permet, encourage, cette vision du monde, ne perçoit pas comme l’a aperçu Couturier que le numérique, par sa labilité, construit le simulacre d’une matière vivante, par un empilement de strates de significations qui nous en fait perdre la mémoire, nous renvoyant toujours au seul présent. La construction de l’image numérique devient ainsi tout aussi destructrice.

Actualités  : Stéphane Couturier expose actuellement à la Fondation Cartier dans Autophoto, puis à la Bibliothèque Nationale de France à partir du 24 octobre dans une vaste exposition sur le paysage français. Plusieurs expositions personnelles sont présentées, au Musée de la Photographie à Charleroi (à partir du 1er octobre), à la Galerie particulière à Bruxelles, à l’Artothèque de Caen, et en présentation semi-permanente au MUCEM à Marseille (jusqu’en 2020).


par Philippe Bazin, Pratiques N°79, octobre 2017

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