Le muscle du silence

Présenté par Martine Devries
Médecin généraliste

        1. Le muscle du silence,
        2. Rouja Lazarova, Éditions intervalles, décembre 2015

C’est un livre intéressant !

La narratrice a vécu en Bulgarie, sous régime stalinien ; elle vit depuis dix ans à Paris, elle décide d’entreprendre une psychanalyse, car elle en éprouve plus que le besoin : la nécessité, à la fois à cause du poids du silence vécu dans sa jeunesse. Silence, méfiance, trahisons, murs, mensonges, peur… Et également parce qu’elle souffre d’une anorexie sévère, avec tous les symptômes qui vont avec : vomissements, arrêt des règles, isolement… Le corps est d’emblée au centre du récit. Le regard est très présent : sur les livres, les lieux, sur la ville et le « décor ».

Nous suivons donc le début de sa relation thérapeutique avec le psychanalyste, qui se trouve être plutôt atypique, âgé, très âgé pour elle, et rescapé du ghetto de Varsovie et de la déportation. Il refuse le titre de psychiatre et se présente « sorcier », affranchi en tout cas de l’orthodoxie, c’est le moins qu’on puisse dire. Une ellipse, ou une esquive, nous mène à la « guérison » de la narratrice, et la suite de sa relation qui est devenue amoureuse, en même temps qu’elle parvient à relâcher le muscle du silence par l’écriture. Relation passionnée, mais lucide en même temps : 40 ans de différence d’âge, il y a une distance, un décalage qui n’existerait sans doute pas dans une relation plus « équitable ». Jalousie du passé pour elle, envie de l’avenir pour lui, peur de l’abandon, angoisse de la déchéance et de la mort qui s’approche, d’autant plus qu’il se découvre un cancer de la peau : visible et dégoûtant, il va les séparer, avant même la fin…

L’intérêt de ce roman est pour moi le contrepoint des événements traumatiques historiques de chacun des protagonistes : les souvenirs ou plutôt les cicatrices qu’il a ramenées du camp, le silence et le mensonge institutionnels pour elle. Leurs réflexions parallèles, un peu distantes, comme une sorte de dialogue muet, auquel nous, lecteurs, nous avons accès.

Le roman est court, l’écriture un peu « plate », les personnages n’ont pas de prénom, ils sont quasiment « hors sol », sans amis ni famille présents dans le roman, et c’est sans doute ce qui explique le manque d’épaisseur, le manque de chair de certaines parties, à moins que ce ne soit l’anorexie qui en soit la cause ? Mais la finesse d’observation, des réflexions et des analyses compensent et tel qu’il est, il « accroche », et touche le lecteur que je suis.


par Martine Devries, Pratiques N°74, juillet 2016

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