Rouge Cargo Maison des ados

François Dulac,
Psychiatre de service public

      1. La solidarité entre les institutions et entre les professionnels du soin peut être instituée comme principe de fonctionnement. Cette ouverture aux autres permet l’accueil de la complexité. Rouge cargo Maison des Ados met en pratique cette solidarité.

La solidarité n’est pas seulement un devoir moral envers nos semblables dans la nécessité et le besoin, c’est aussi un principe de vie très efficace. L’approche spécialisée des soins sans approche globale de la personne conduit à exclure des dimensions essentielles telles que la parole. Pourtant seule la parole peut articuler les différents points de vue et permettre les décisions en connaissance. Nous pourrions faire l’hypothèse que le but de l’isolement est d’empêcher la parole de circuler. Cela semble proprement destructeur d’un travail et d’un vivre ensemble. La solution serait de combattre l’isolement pour revenir aux principes de la solidarité, fondatrice et régulatrice de toute société humaine depuis les temps immémoriaux.

L’étymologie de solidarité nous indique qu’il s’agit de solidité et de solide qui représente une totalité : un tout indissoluble. Solidaire renvoie à des choses qui dépendent l’une de l’autre, fonctionnent ensemble dans un processus et en mécanique, à des pièces liées dans un même mouvement. Nous pouvons déduire de tous ces sens que la solidarité renvoie à un corps solide, formant un tout, même s’il est composé de différents éléments, qui sont liés dans un même processus ou même mouvement d’ensemble. Le corps humain et les corps professionnels sont de bons exemples où la solidarité, l’unité sont à la fois nécessaires et à rechercher. Les corps professionnels du soin sont un miroir réfléchissant de la personne. Quelle image nous renvoient-ils ? La solidarité comme principe de soin doit alors donner l’image d’un être humain indissoluble, sans isoler ou réduire ou éliminer des aspects. Est-ce le cas ? Loin s’en faut ! Afin d’établir la solidité de nos vies, nous devons combattre ce qui empêche la solidarité des professionnels du soin.

Brièvement, il faut citer les impasses actuelles du soin :
-  L’obsession de la localisation matérielle du trouble jusque dans l’infiniment petit. La réduction du dysfonctionnement à ce qui est matériel a des conséquences. En effet, nous excluons de facto le processus psychique. Le lieu n’est pas réduit à la simple localisation. Le lieu est aussi passage, espace d’interaction non situable qui ouvre à un échange dans un vis-à-vis.
-  La hiérarchisation des niveaux et la compétition entre les disciplines aboutissent à des jugements de valeur et à des exclusions. Nous sommes conditionnés pour valoriser certains aspects et en occulter d’autres, notamment la subjectivité. Ces jugements de valeur sont arbitraires, passionnels et idéologiques. Toutes les réalités sont à prendre en compte sans a priori. Elles ont toutes leur propre niveau, ni inférieur, ni supérieur, mais sont articulées les unes aux autres. La prise en compte de la réalité complexe est à ce prix.
-  La standardisation vise à rendre conforme à un modèle déconnecté du terrain. Elle empêche l’expression de la singularité. Or l’humain est profondément singulier. La standardisation rend impossible la solidarité car les différences ne sont plus articulées mais combattues.
-  Enfin il faut citer le mutisme imposé par une absence d’écoute. Qui prend le temps d’écouter ? Qu’est-ce que l’écoute au-delà du manifeste, au-delà des mots, au-delà de la présence effective ? L’accueil initie un mouvement d’aller l’un vers l’autre et il se prolonge après la rencontre.

La solidarité au service du soin suppose aussi d’esquisser ce qu’est le soin. Il embrasse tous les accompagnements bénéfiques à la vie des personnes pour donner cohésion, cohérence, solidité à ce qui fait corps à la fois individuel et social. Ainsi l’éducation, la pédagogie, la culture, l’histoire concourent au soin.

  1. La solidarité peut-elle être un principe concret de soin ?

Rouge cargo maison des adolescents de Haute-Savoie accueille l’adolescence, processus qui transforme l’enfant en adulte. Ce processus implique toutes les dimensions de la vie. L’ensemble des professionnels de l’adolescence doivent en connaître les différents aspects, tenir leur rôle, leur place tout en s’articulant aux autres. La solidarité devient nécessaire si l’on veut accompagner l’adolescence dans toutes ses manifestations. D’emblée l’adolescence nous confronte à la complexité, aux interactions et au dynamisme.

Rouge cargo est un lieu interinstitutionnel où des institutions ont choisi de travailler à temps partiel ensemble avec des dispositifs communs 410. [1]. Le travail interinstitutionnel repose sur la collégialité des avis lors des réunions et sur l’engagement dans des dispositifs communs au service de l’accueil global. Nous sommes ainsi assurés de la pluralité des points de vue et de leur prise en compte sans hiérarchisation, ni compétition. Chaque membre de Rouge cargo garde un pied dans sa propre institution. Nous n’avons pas reproduit une nouvelle institution, mais nous avons ouvert un lieu commun de rencontre entre les adolescents, les familles, les institutions et les professionnels de l’adolescence. Un bâtiment permet ce fonctionnement. Les institutions présentes dans Rouge cargo sont : la médecine générale en lien avec le service de pédiatrie, les différents services de soin psychique, le service de santé scolaire, l’accompagnement judiciaire, le service de soin des addictions, le centre de planification et d’éducation familiale.

Nous recevons dix à vingt nouvelles demandes par semaine, soit par téléphone, soit sur place. L’accueil est assuré principalement par deux secrétaires, mais elles ne sont pas seules au front. Tous les professionnels de Rouge cargo sont concernés par l’accueil, soit directement, soit en appui ou en relais. Nous revenons tous les ans sur les modalités et la qualité de l’accueil, car il conditionne notre philosophie de travail commun.

Les adolescents, les parents s’adressent à nous sur le conseil d’autres professionnels. Ils viennent librement et pour n’importe quel problème ou difficulté de l’adolescence. Nous présentons ces demandes lors de la réunion hebdomadaire, composée par l’ensemble des intervenants. Ainsi les demandes ne s’adressent pas une institution particulière, mais à toutes et en même temps. Cela évite l’appropriation et permet le recentrage sur la difficulté énoncée. Nous appliquons la règle du secret partagé et nous décidons ensemble de la proposition. Plusieurs dispositifs communs sont possibles : une simple rencontre-information, un accueil par un seul professionnel, ou le plus souvent un entretien en binôme.

Nous avons baptisé notre entretien en binôme : entretien bifocal, car il s’agit d’ouvrir des perspectives par la pluralité des regards et de redonner relief, espace et dimension, là où il y a seulement une plainte ou un trouble. La pluralité des institutions, des professions, des personnes des deux sexes permettent de proposer des binômes très variés et adaptés à la problématique. Nous déjouons la standardisation, la routine des dispositifs et des équipes. Ces entretiens bifocaux ont pour but d’accueillir l’adolescence dans sa globalité et au sein d’un processus où l’on fait connaissance sur trois à cinq rendez-vous.

  1. Quel est l’intérêt de ce dispositif ?

Nous ne médicalisons pas les difficultés, nous n’engageons aucun soin spécialisé, mais nous ouvrons un espace de parole entre l’adolescent, les parents et deux institutions. Nous prenons le temps de faire connaissance et de restituer ensuite ce qui s’est dessiné. Par la suite, la Maison des Ados n’engage pas de suivi. Cela permet de rester disponible pour les nouvelles situations sans être bloqué par une file active. En outre, les propositions ultérieures de suivis spécialisés sont nettement moins importantes que si nous les avions faites d’emblée. Nous gardons ainsi une capacité d’accueil et nous pouvons fluidifier les orientations.

La solidarité entre les institutions qui accompagnent les adolescents, comme principe de fonctionnement, est à la fois pertinente et efficace. Elle est plus économique qu’une juxtaposition des différents services. Cette solidarité est respectueuse des sujets (de parole) humains car elle repose sur l’accueil. Il est à parier que cette manière solidaire de travailler peut se décliner en d’autres lieux et pour d’autres services.


par François Dulac, Pratiques N°74, juillet 2016

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