Réparation

Lola Martel, secrétaire

L’âpreté de certaines expériences reste à jamais intacte. Mon travail en tant qu’agent de service hospitalier et, surtout, stagiaire de première (et dernière) année d’études d’infirmière m’a fait cet effet-là. Ce que j’y ai vu m’a laissé une boule indicible, bloquée dans la gorge, comme lorsqu’on a subi une agression dont la douleur aurait amplement suffi, mais à laquelle viennent encore s’ajouter l’incrédulité et l’indifférence de ceux à qui on ose raconter.
D’abord, les formatrices qui me suivaient en stage. Au pire, elles répondaient à mes interrogations révoltées en me recommandant l’adaptation aveugle aux usages du service, pourtant à des années-lumière des justes préoccupations de notre manuel canadien de diagnostic infirmier. Au mieux, elles m’assuraient qu’avec mon esprit critique et mes bonnes notes (théoriques comme pratiques), je ferais un jour une excellente formatrice. Formidable ! À des générations de jeunes, motivés par l’humanisme supposément intrinsèque de la profession de soignant, j’allais pouvoir faire miroiter un idéal fort et des valeurs tellement impraticables dans la réalité hospitalière, si rhétoriques, que leurs aspirations seraient vite mises au pas, leurs rêves étouffés et tôt pris le pli du blindage, de l’inhumanité.
Puis, les proches : « Tout de même, tu exagères, non ? Il y a des gens bien, aussi, dans les blouses blanches ! Moi, quand je me suis fait opérer… » etc. Oui, peut-être, quelques héros épars, mais dont je n’avais pas même rencontré l’ombre. C’est d’ailleurs différent d’aller au restau et de bosser en cuisine. Moi, je n’avais pas les clés pour rester intègre dans un milieu aussi hostile à mes envies profondes, pour résister à ce broyage de la pensée autant que de la sensibilité.
M’habituer, en gérontologie, à l’aide-soignant mettant la main aux fesses d’une ancienne prostituée, aussi tatouée que fragile, et lui susurrer « C’est combien ? », je n’y arriverais pas. En service fermé de psychiatrie, me faire aux cris d’un patient violé quotidiennement par l’un de ses trois camarades de chambre, sous l’oreille (plutôt que l’œil… c’est moins insupportable) d’une équipe totalement désabusée, s’auto-félicitant des progrès accomplis à l’AP-HP en un siècle : « plus de chaînes pour les fous, comme dans le temps »… non, ce n’était pas non plus dans mes cordes. Et, en service de médecine générale, parvenir un jour, comme on tentait de m’y former, à rassembler mes forces pour gaver de ses trente pilules un sidéen en fin de vie, dont même son plat préféré ne passait plus — un gars d’une éblouissante culture et si gentil qu’il essayait vraiment de déglutir pour faire plaisir — tout cela n’était décidément pas mon but dans la vie !
Dégoûtée, sentant ma conscience de plus en plus sale au fil des mois de formation, ma colère de moins en moins facile à canaliser, je suis partie (la mort dans l’âme, parce qu’en même temps, je sentais que je gâchais un potentiel). Mon désir d’être utile et de faire du bien sans faire trop de mal, je l’ai donc utilisé ailleurs que dans la santé, avec ma boule pétrifiée à la gorge… jusqu’au jour où j’ai mis la main sur un numéro de Pratiques.
Là, j’ai entrevu ce que j’aurais pu faire, si j’avais su plus tôt que certains soignants, minoritaires mais soudés, s’autorisaient à réfléchir pour conserver un cœur battant. J’ai compris alors qu’entre les robots et les héros, se situaient les tâtonnants-obstinés, les imparfaits-admirables, ces gens de Pratiques qui, avec modestie mais courage, arrivaient à se remettre en question individuellement et faire collectivement un peu bouger les lignes du système.
Faute de les avoir rencontrés à temps pour m’aider à devenir l’infirmière que j’aurais voulu être, j’ai, bien plus tard, accepté le poste qu’ils m’ont offert de secrétaire multiforme, aux côtés d’une collègue qui m’a tant et tant appris (notamment la nuance), avec qui je peux enfin, aujourd’hui, servir le soin auquel j’ai toujours cru, moins directement qu’avant, mais sans me perdre.
Merci, Pratiques, de m’avoir réparée et surtout, merci d’être là pour soigner la médecine malade ! Bon quarante et unième voyage autour du soleil et longue vie !

par Lola Martel, Pratiques N°72, janvier 2016

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