Lu : Camille Schmoll, Les damnées de la mer. Femmes et frontières en Méditerranée, La Découverte, 2020

proposé par Georges Yoram Federmann

Ce livre est la déclinaison genrée du drame qui se joue sous nos yeux dans « ce laboratoire le plus intensif de transformation de corps humains en plancton » qu’est devenue « Notre Méditerranée » [1], « Notre Mer » [2].
Nous nous représentons les tentatives de migrations maghrébines et subsahariennes, vers une Europe de plus en plus fortifiée et inaccessible, sous la forme de ces images de corps échoués sur les plages italiennes ou grecques : corps d’enfants ou d’hommes, rarement de femmes, comme si la migration des femmes était invisible et impensable.
Et pourtant, sur ces canots pneumatiques surchargés, où l’essence se mélange à l’eau de mer et attaque la peau, les femmes sont au milieu (parce qu’elles savent moins bien nager) et seront piétinées en cas de panique. Dépouillées de leurs avoirs avant même d’embarquer : pas de téléphone, pas d’argent, encore heureux si on dispose de vêtements de rechange.
Si on est femme, il aura fallu en plus tenter d’échapper aux violences conjugales, aux mutilations sexuelles, à la prostitution, aux mariages forcés ou encore à l’esclavage.

Camille Schmoll plaide pour une réflexion féministe à partir de deux fils conducteurs : féminiser le regard et repolitiser la question du genre.
Elle écrit que les femmes représentent 20 % des arrivées maritimes en Europe méridionale, mais suggère que leur mortalité en mer serait plus élevée. Elles seraient plus vulnérables à la traversée maritime (un cadavre sur deux retrouvé en Méditerranée est un corps de femme).
Pourquoi les femmes ont-elles moins de chances que les hommes de survivre à la traversée ? Cela tient-il à leur position dans les bateaux ou aux violences qu’elles peuvent y subir ? À leur moindre capacité à survivre à l’eau, au fait qu’elles ne savent pas nager ? Ou à leur vulnérabilité en amont, au départ, du fait des violences vécues en route ?
L’auteure s’appuie sur Étienne Balibar qui rappelle que « les frontières se démultiplient et se déplacent sans cesse, – chassées – d’un lieu à l’autre par un impératif irréalisable de fermeture, ce qui fait que leur "gouvernance" s’apparente à un état d’exception permanent ».
Elle nous rappelle que l’essentiel de la crise migratoire, les migrations forcées, se localisent essentiellement dans « l’arc des réfugiés » qui couvre une bonne partie de l’Afrique et de l’Asie, de la République démocratique du Congo jusqu’au Bengladesh.
Les répercussions de l’absence de protection des femmes africaines se traduisent par une augmentation des violences de la route et, ensuite, par une restriction de l’horizon en termes de mobilité sociale et spatiale.
Les femmes qui ont eu des trajets migratoires longs et difficiles sont souvent celles qui avaient déjà subi des violences avant leur départ : il y a un cumul des violences au long de la route migratoire qui, malheureusement, ne cesse pas à l’arrivée en Europe. On retrouve, si souvent, des violences sexuelles et autres violences physiques, violences morales et symboliques, violences genrées [3] et non genrées.
Les migrations sont souvent lestées des aspirations familiales et ce sont généralement les aînées que l’on chargera du fardeau du départ. Les femmes doivent néanmoins transgresser l’immobilité à laquelle elles ont été assignées, traditionnellement. L’auteure est allée au contact de l’intime et de l’intimité de ces « damnées de la mer », à chaque fois qu’elle a pu obtenir la confiance de ses interlocutrices.

Elle décrit comment la Mer s’est progressivement fermée et comment l’Europe, par ses politiques migratoires, a peu à peu exercé une violence dont la rationalité continue à nous laisser perplexes, mais dont on peut mesurer les effets tragiques dans nos quotidiens.
Comment échapper à l’essentialisation des jugements ? Comment l’aliénation de la femme dans les sociétés dites traditionnelles se perpétue-t-elle sur le chemin de croix de l’exil, jusque dans les sociétés d’accueil… comme un invariant fatal ?
Camille Schmoll rapporte les réflexions d’un médecin italien travaillant à « l’accueil » de ces femmes. Le schématisme de ses représentations illustre la permanence des discriminations liées au genre : « Pour bien comprendre les réactions des femmes africaines face aux violences, il faut savoir de quelle ethnie on parle, affirme-t-il : les Nigérianes sont intéressées par l’argent et sont capables de tout faire pour en avoir. C’est l’appât du gain qui les empêche de sortir de l’exploitation ; les Érythréennes, elles savent qu’elles seront abusées en route, mais ce n’est pas trop grave pour elles, car cela fait partie du deal, c’est dans leur culture, comme un péage à payer. C’est pour cela d’ailleurs qu’elles se font souvent des piqûres de contraceptifs ou qu’elles avortent ; d’autres tombent enceintes juste avant de partir pour être tranquilles. Là où c’est vraiment plus dur, c’est pour les Soudanaises et les Éthiopiennes, car elles n’étaient pas prêtes à subir ça. Enfin, il ne faut pas exagérer non plus, les violences sont fréquentes mais pas systématiques ».
Le livre vivant, captivant, rend hommage aux victimes d’une Europe qui exerce une violence absurde dont la logique lui échappe, mais qui aura à en rendre compte.
Camille Schmoll nous aide à retracer la généalogie de cette violence, nous donne des outils pour lutter contre cette tragédie.

Et pendant ce temps d’autres plages de ces mêmes côtes restent balnéaires… pour nous, les Européens. En effet, « la migration n’est qu’une goutte d’eau comparée à la mer du tourisme, qui est le grand phénomène de mobilité du XXIe siècle »

par Georges Yoram Federmann, Camille Schmoll, Pratiques N°98, août 2022


[1Erri de Luca, Europe, mes mises à feu, Tracts Gallimard, n° 2, p 10.

[2« Notre Mer », mon poème publié par Pratiques 91 en octobre 2020.

[3Mariage arrangé avant la majorité, parfois avec un conjoint plus âgé, la polygamie (plutôt la polygynie), les risques de mutilations génitales, la violence conjugale ou celle qui découle d’un choix de sexualité non conforme aux normes (69).

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