Christophe Esnault, écrivain
J’arrive. Ouvre une bouteille. Le temps que le vin décante, je serai là. S’étourdir d’arômes quels qu’ils soient pour se distraire de ton attente. Le temps s’accélère plus on avance dans notre vie. Où pourtant plus rien ne se passe. En presque concordance, je viens d’ouvrir un Bourgogne 2023. T’écrire. Une bonne occasion pour boire. N’est-ce pas ? Faut-il ne pas s’en trouver une ou quatre par jour ? Je vais en passer des nuits et des millénaires avec toi. Rien qu’à y penser, c’est vertigineux. Ce n’est pas que je souhaite un traitement de faveur, mais je n’y serais pas opposé. Ce n’est d’ailleurs pas tellement toi que ce qui te précède. J’ai très à cœur de choisir. Jouer d’une certaine maîtrise. Prendre la main sur mes derniers instants. Pas envie que la maladie me grignote avec ses tuyaux dans le nez. Infirmières qui cachent ma sonnette car je demande trop souvent à aller aux toilettes et banderoles dans les couloirs de l’hôpital pour demander plus de moyens. Lot de douleurs. Agonie et humiliations. Quitte à raboter mon séjour sur Terre. Vraiment j’y tiens. À être acteur de ma propre mort. Avec le souci d’éviter et le trop tôt et le trop tard. Surtout le trop tard. Tu le comprends vite, j’écris, sans vraiment savoir œuvrer à autre chose. C’est une façon idiote de lutter contre toi comme s’il allait rester quelque chose de mes textes après mon trépas. Idée stupide, mais je suis pleinement engagé là-dedans. Écrire. Texte après textes. Livre après livres. Je me dis pourtant, il serait bientôt temps de savoir s’arrêter. De préparer une cérémonie avant d’entrer nu dans la Loire. Ou de me trouver un promontoire. J’y pense à peu près du matin au soir, et puis je réussis aussi à écrire d’autres textes testamentaires qui s’ajoutent à déjà pas mal d’autres textes testamentaires. Et si aujourd’hui ou demain, j’écrivais mon meilleur texte ? Alors je n’en finis plus de différer. Avec cette peur que tu me prennes par surprise ou par emprise. Embolie pulmonaire. Attaque cardiaque. Paralysie cérébrale. Ou ce qu’on voudra. Le pire étant d’être piégé par la douleur. Mis dans une situation cauchemardesque où je ne peux plus mettre fin à ma vie. Je ne suis pas très vaillant pour découvrir un monde quand je vais franchir ton portillon. Retrouver d’autres morts. Ma maman et quelques amis. Ou des personnes que je n’aimais pas. Des esprits. Entités. Des présences douces ou maléfiques. Houlà. J’aime ma solitude et vraiment, les gens, vivants ou morts, je ne les supporte pas. Si je puis me permettre, ce n’est pas négociable. Que persiste une conscience quand on est arrivé chez toi, où mon âme en errance sur le cosmos, je te le dis autrement, je suis de nature inquiète, et un anxieux, je ne le sens pas trop, et je veux bien mettre les pieds dans le confort pilou-pilou d’un retour à la non-existence absolue. Si tu veux bien. Si tu es d’accord. On peut lire tout plein de choses pas très rassurantes sur toi. J’ai beaucoup lu. Beaucoup trop. Sans avoir appris autre chose que, parfois, tu es une délivrance et que l’on peut vivre la joie de savoir que tu as emporté quelqu’un qu’on aimait et qui en avait vécu plus qu’assez de la souffrance et qu’on te remercie pour ta venue. Je connais une femme. Une anarchiste. Paléolithique. Qui vit plusieurs vies dans chacune de ses heures. Elle te fait des fuck et des off avec ses doigts parce qu’elle ne mourra jamais. Elle n’a pas de temps pour ça. Elle est catégorique. Ce sont ses dons et sa propension rieuse inaltérable qui ont rempli ma vie. J’essaye de ne pas m’éloigner trop de ce merveilleux-là, de tous ces plaisirs et ces rigolades à se tenir le ventre, qui ont été, mêlés à l’expérience de création, les plus grisants de ma vie (il y en a eu d’autres). Je réussis à me convaincre que l’expérience de l’amour est une éternité rieuse qui te fend le crâne, et que tu peux bien t’inviter ou moi venir te chercher, mon rire sera un alien dans ton vaisseau. Parce que j’ai connu l’amour, et que le reste ne sera jamais un événement.
Finalement, je vais arriver en retard, il est pas mal ce Pinot Noir.