« Le Vérifable »

Que pourrait-on dire, d’un point de vue philosophique, de l’idée d’un « dévoiement de notre vocabulaire commun » actuellement ?

Patrice, Desmons, philosophe enseignant-chercheur dans le secteur sanitaire et social

Ah, cela ne date effectivement pas d’aujourd’hui ! C’est peut-être même pour cela qu’est apparue historiquement la philosophie, du moins en Occident, et selon l’histoire qu’elle se raconte à elle-même. Avec Socrate, Platon, Aristote : c’est l’idée d’un rapport entre la violence sociale et politique, la souffrance et le malheur individuels, d’un côté et, de l’autre côté, un désordre dans le langage aux mains des « sophistes » et des démagogues, de ceux dont la boussole dans la parole et l’action n’est pas la recherche de la vérité, mais la séduction de la simple opinion. On est bien actuellement dans le même climat, avec la novlangue, les « fake news » et les « narrations » à la « story telling », avec les conséquences qu’on connaît dans nos vies collectives et personnelles et que ce numéro de Pratiques met en évidence.

Est-ce qu’alors la philosophie peut proposer un « traitement » ?

C’est du moins ce qu’elle affirme souvent ! Le traitement habituellement proposé est celui de la « Raison » dont l’apogée apparaît au XVIIIe siècle avec la philosophie des Lumières (et ensuite « l’Aufklärung » de la philosophie allemande) dont nous sommes les héritiers.
C’est un des enjeux actuels : cette dépossession du langage est-elle le signe d’un travail à refaire pour que l’humanité soit mieux éclairée par la Raison, ou la crise contemporaine est-elle aussi le signe d’une crise dans la Raison elle-même, et la nécessité de refaire une « Critique de la Raison », pure et pratique, mais cette fois à la lumière de ce qui a eu lieu depuis deux siècles ?
À mon avis, et selon l’avis de bien des philosophes, effectivement il ne paraît plus suffisant, pour résister aux « vocabulaires ronflants de la santé marchandisée », de répéter et répéter ce geste « platonicien » de « contrôle du vocabulaire ». C’est peut-être la difficulté, mais aussi la spécificité de la crise actuelle.
Cette crise n’est plus seulement une crise que la Raison pourrait réparer, même en définissant la raison comme manière de « reprendre le contrôle de notre vocabulaire patiemment construit au fil de l’expérience du soin » et de « reprendre le pouvoir sur le contenu de nos métiers ». Car ce projet raisonnable est en fait assez partagé par la philosophie « rationnelle » et rationaliste.

Et alors ?

Eh bien, le socle sur lequel repose cette philosophie n’est peut-être pas très différent de celui de la technocratie : contrôle, détermination du vocabulaire, pouvoir sur les contenus : c’est ce qui est en fait au cœur des « protocoles ». Et en schématisant, on pourrait dire, avec bien des auteurs à l’appui : la Raison du XVIIIe siècle a produit au XIXe le positivisme, qui a produit au XXe le scientisme qui produit au XXIe le technicisme, de même que le capitalisme et l’industrialisation se sont très bien entendus pour utiliser l’universalisme sous la forme de la mondialisation : le vérifiable a été l’outil inespéré du vérifable…

Mais alors, il n’y a plus rien à faire ? On laisse aller ?

Non, pas du tout ! Mais c’est bien la question des « mille et une petites stratégies subversives » qui est ici posée. On pourrait le dire comme ceci : la question du vocabulaire et de la langue, dans le champ de la santé en particulier, c’est aussi la question du savoir. Et cette question, c’est celle du pouvoir : celui du « biopolitique » décrit par Michel Foucault, ou du « logocentrisme » et même du « phallogocentrisme » déconstruits par Jacques Derrida. C’est cela qu’il faut clarifier : si les soignants ne veulent pas (ou ne veulent plus) être les alliés des technocrates, peut-être faudrait-il qu’ils s’allient avec les « soignés » !

Alors comment faire ?

À mon avis, il y a une sorte de nouvelle « révolution copernicienne » à faire dans la manière de concevoir la (re)construction des savoirs et de l’expertise dans le champ de la santé (et dans d’autres champs !).
Par exemple, les pratiques qui se développent autour des « savoirs expérientiels » en santé mentale ou dans le champ des questions de genres et de sexualités [1], ou même en politique [2] : ces pratiques mettent en évidence la capacité des « personnes concernées » de développer des savoirs et des expertises depuis leurs expériences que les « soignants » et les « savants » ne conçoivent le plus souvent que sous des modes déficitaires, pathologiques et symptomatiques.
Mais pour l’instant, cette question reste le plus souvent maltraitée. Car, même si cela peut désarçonner les soignants qui veulent bien faire, il n’est pas sûr que l’intérêt entre soignants et soignés soit toujours « mutuel », et la dissymétrie entre les deux n’est peut-être pas accidentelle, mais structurelle. Et il est alors naïf et en fait dangereux de le nier et le dénier : pour qu’il y ait mutualité, il faut qu’il y ait égalité réelle, et l’affirmer abstraitement et « par principe » ne suffit pas. Toute l’histoire de la médecine et de la santé fourmille d’exemples de rapports de domination, à l’image même de la société.
Or parmi les « mille et une petites stratégies », celle qui essaye de réarticuler les « savoirs » des soignants aux « savoirs » des soignés, savoirs des soignés construits depuis leurs expériences partagées mutuellement d’abord entre pairs, illustre cet enjeu. Les savoirs qui en émergent donnent une tout autre dimension à ces expériences, que les soignants n’arrivent pas à concevoir, dans tous les sens du terme.

Vous pouvez donner un exemple ?

Par exemple, dans le champ de la santé mentale, il y a aujourd’hui un mouvement qui illustre cela, à travers le Mouvement international d’entente de voix : très souvent les « entendeurs de voix » sont « diagnostiqués », et depuis plus d’un siècle, par les savoirs professionnels comme relevant de la schizophrénie et de la psychose, avec l’idée qu’il s’agit là d’hallucinations « pathologiques ». Et avec les traitements les plus violents que cela « autorise ». Les entendeurs de voix conçoivent cela tout autrement, et d’abord comme une expérience avec laquelle ils s’organisent, d’abord dans leurs partages d’expériences qui leur permettent de voir et savoir comment vivre avec cela, et pas « simplement » de le « combattre ». Cela change tout. [3]
Concrètement, il s’agit d’encourager et promouvoir la production et la diffusion des « savoirs expérientiels » construits par les personnes concernées, et non inféodés aux savoirs académiques. C’est une conception qui s’inscrit dans l’idée du « rien sur nous sans nous » (du « Nothing about us without us » disent les Anglo-Saxons…).
Philosophiquement, cela suppose de rompre avec la hiérarchie conceptuelle issue de la philosophie des Lumières concevant l’humanité à travers le prisme de l’universalité.
La querelle récente entre différentialisme et universalisme a été l’équivalent, dans le champ social, de la querelle entre savoirs expérientiels (construits depuis la singularité de l’expérience) et savoirs professionnels (construits depuis la généralisation de l’expérimentation).
C’est peut-être même parfois un écho de l’antique « querelle des universaux » dans la philosophie scolastique entre « réalisme » et « nominalisme » !
Dans la philosophie contemporaine, cette « querelle » s’est redéfinie, à l’aide par exemple de la différence entre les énoncés constatifs et les énoncés performatifs [4].
C’est un enjeu qui croise les questions d’épistémologie et d’éthique !
Or au moment où les professionnels sont eux-mêmes spoliés de leurs savoirs et de leurs expériences par de nouveaux dominants (technocrates), et où ils font eux-mêmes l’expérience de ce que c’est que d’être nommé malgré soi par un savoir-pouvoir du « sur nous sans nous », ils pourraient analyser ce que cela signifie d’être dominés, pour à leur tour déconstruire leur rapport de domination sur les « soignés » sous couvert de savoir. Et alors réfléchir et agir pour une nouvelle alliance : cela suppose sûrement une transformation profonde, pas seulement du vocabulaire « maîtrisé », mais de la manière même de pratiquer et performer « la langue » et le savoir qui s’en réclame.
Le lapsus du vérifiable en vérifable, fait récemment, au sommet de l’État, est un bel exemple de cela : le vérifiable, le maîtrisable, le contrôlable sont aussi des dispositifs qui masquent leurs propres fables. Et c’est par l’interstice d’un lapsus, comme souvent, que l’émotion, dressée par la raison, fait pourtant bien entendre cette « vérité » que la raison technicisée rend « impansable »...

NB : « Vérifable » : c’est un lapsus fait à la radio il y a quelques semaines par Richard Ferrand, alors président de l’Assemblée nationale, faisant la louange de la politique du président de la République : « Tout ce que je vous dis là est vérifable »…

par Patrice Desmons, Pratiques N°98, août 2022

Documents joints


[1Cf. par exemple Scripts et sexualités : de la théorie à la pratique et retour, Catherine Ançant et al., éditions Gaykitschcamp. Ou cf. SNAP ! : Sexe workers Narratives Arts & Politics.

[2Cf. par exemple : Catherine Malabou, Au voleur ! Anarchisme et philosophie, PUF.

[3Cf. par exemple le « Réseau français d’entente de voix » : https://revfrance.org

[4Cf. par exemple VA Rosario : L’irrésistible ascension du pervers, entre littérature et psychiatrie, Éditions EPEL, Eve Kosofsky Sedgwick, Épistémologie du placard, Éditions Amsterdam ; Judith Butler, Le pouvoir des mots. Politique du performatif, Éditions Amsterdam ; Barbara Cassin, Quand dire c’est vraiment faire, Éditions Fayard.

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