La souffrance traumatique différée

Olivier Boitard,
Psychiatre, CHI de Clermont de l’Oise

On ne compte plus les manifestations de souffrance psychique à la suite de violences sexuelles subies dans l’enfance ou à l’adolescence, révélées plusieurs dizaines d’années après les faits. Avec fréquemment le souhait d’une répression sévère des auteurs, proportionnelle à la douleur présente.

L’oubli impossible de la victime a son corollaire : la remise en cause de la prescription, nécessaire pourtant dans un état de droit comme cela a été montré par Anne Chemin : « Une société sans oubli est une société tyrannique » (Le Monde du 10 janvier 2020).
Toute relation sexuelle dans l’enfance est-elle source de traumatisme présent ou à venir ? Deux témoignages – dont le premier reçu personnellement – peuvent éclairer la question :
-  Il y a une dizaine d’années, la chaîne Arte organisait un débat sur la pédophilie après un film sur le sujet. J’avais accepté le rôle de « psychiatre expert » consistant à répondre par Internet aux questions des téléspectateurs. Parmi beaucoup de discours haineux, un témoignage original dont rien ne démentait l’authenticité : celui d’un trentenaire confiant que, lorsqu’il était enfant, il avait eu des relations sexuelles avec un ami de son père. Ces relations avaient été agréables et il en garde un bon souvenir, sans regrets ni remords. En conclusion, la question dont nous ne pouvions pas connaître le degré d’émotion : « Suis-je normal ? ». Si au cours de ma carrière, je n’ai jamais établi d’attestation de normalité, cette fois je fus plutôt rassurant.
-  J’apprends en juin 2016, dans le journal Le Monde, que A., un de mes condisciples du « petit collège » de jésuites (correspondant à l’école primaire), accuse nommément un prêtre responsable religieux dans les années cinquante. À près de soixante-dix ans, des évènements remontant à une soixantaine d’années lui sont revenus : lors d’un week-end en séjour extérieur, le père L. s’est introduit la nuit dans le dortoir et lui a caressé le thorax. Craignant une intrusion plus intime, l’enfant s’est vivement dégagé et l’a repoussé. La souffrance est telle que A., à défaut de pouvoir porter plainte – le père L. est mort depuis plusieurs années –, souhaite la porter sur la place publique.

Il y a dans les expressions de ces deux témoignages des éléments communs et plusieurs différences :
-  Les « relations » décrites ont eu lieu en dehors du milieu familial. L’inceste est une violence différente, car il bouscule les générations et demeure un interdit fondamental quasi universel comme tant d’études l’ont montré.
-  Nous avons recueilli la parole de ces deux hommes par média interposé : Internet et un quotidien. Leurs émotions – moins visibles – n’ont pas retenti directement sur nous à la différence de patients reçus en face-à-face ; ce qui favorise une certaine distance.

Dans les différences :
-  Le souvenir du trentenaire semble toujours avoir été présent, celui du sexagénaire est apparu récemment, après le décès de sa mère, avec la précision qu’elle aurait mal accepté cette accusation.
-  Dans un cas, les relations sont librement consenties (en tout cas décrites comme telles) ; si elles sont interdites par la loi entre majeur et mineur, il ne s’agit pas de viol qui suppose « contrainte, menace ou surprise ». Dans l’autre, même s’il n’y a pas pénétration, donc pas de viol, l’agression sexuelle est caractérisée par le non-consentement (en tout cas décrit comme tel). On peut ajouter qu’il y a contrainte et surprise.
-  Il n’y a pas d’élément pour douter de la réalité des faits dans le cas de la relation majeure mineure décrite dans le but de savoir si l’absence de souffrance est pathologique. Nous sommes plus circonspects sur les faits relatifs à l’agression par le père L., comme nous en avons témoigné en 2016 lors d’un appel à signalement du diocèse de Paris : « Je sais bien que l’objet de cette adresse (signaler les prêtres pédophiles) est inverse à ma démarche, mais c’est pour moi l’occasion d’indiquer que j’ai été choqué par la mise en cause du père L. (expressément cité sur Internet et père L. dans les médias) jésuite au petit collège F. où j’ai été élève entre 1953 et 1960. Pour plusieurs raisons : on ne fait pas de procès aux morts, c’est un principe fondamental de l’état de droit. Les souvenirs, surtout ceux qui reviennent après plusieurs (ici dizaines d’) années, sont souvent déformés. Dans mes propres souvenirs (donc évidemment peut-être déformés), le père L. très apprécié par ma mère (ce qui n’est pas une preuve de pédophilie…) me félicitait pour mes compositions d’instruction religieuse sans jamais avoir eu d’attitude équivoque. Pour ma part, oubli complet du train électrique qui lui aurait servi de moyen de séduction, décrit dans Le Monde. Enfin j’ai en mémoire deux personnes du grand collège F. qui – disons – appréciaient la compagnie des enfants, cela pour dire que je n’étais pas complètement naïf. J’ai hésité à intervenir, cette adresse mail m’en donne l’occasion et je souhaite que ce témoignage soit transmis aux proches du père L. (je ne sais pas si par exemple il avait des neveux qui seraient au courant de ces accusations) et à l’ancien préfet du petit collège, le père D., indirectement mis en cause et toujours vivant semble-t-il ». Et la réponse : « Soyez remercié pour votre témoignage. Je le transmets bien sûr au Provincial de la Compagnie de Jésus et au père responsable de F. Il les aidera à prendre la mesure des choses. Vous remerciant de votre prière pour tous ceux qui cherchent à faire la vérité, je vous assure, Monsieur, de mon dévouement dans le Seigneur » (Éric de Moulins Beaufort). Entendons-nous bien : cette intervention ne remet pas en cause ni la réalité de la souffrance exprimée par notre ancien condisciple, ni sa « bonne foi ».

Il y a de nombreuses études sur la résurgence de souvenirs très anciens relatifs à des maltraitances et des viols dans l’enfance ; certains sous hypnose ou au cours d’une psychanalyse. Aux États-Unis en particulier, des personnes furent condamnées pour viols ou agressions sexuelles à la suite du signalement de faits très anciens, refoulés parfois pendant plusieurs décennies ; puis, pour certains, innocentées par la suite.
Question difficile : Freud est revenu sur ses positions initiales : « les troubles hystériques sont dus à des séductions infantiles » en corrigeant « à des fantasmes de séduction infantile ». Pour Olivier Amar, psychanalyste et expert judiciaire, la réalité du traumatisme infantile sera vraisemblable si, jusqu’à sa découverte (lors d’une psychanalyse par exemple), le patient souffre de divers symptômes (cauchemars, actes manqués, instabilité) dont il ne comprenait ni l’origine, ni la signification. Mais qu’un « névrosé normal », dont les souffrances ont été réactionnelles aux difficultés de la vie, découvre dans son âge mûr qu’il a été victime de violences dans l’enfance pose la question de la réalité ou du fantasme.
Comment interpréter cette manifestation de la souffrance dans un cadre limité pour le premier cas, publique dans l’autre ? Nous pensons que la pression sociale fut déterminante dans l’intensité, voire dans la création de cette souffrance. Plus récemment, les dénonciations sur Internet et les signalements à la justice de relations sexuelles non consenties se multiplient. Pourquoi se manifester tant d’années après les faits et non lors de leur éclosion ? Les explications les plus courantes sont : l’emprise, la peur notamment pour sa carrière, parfois la persistance de sentiments après les violences. Elles ont leur part de vérité, mais on peut y voir une autre cause : la souffrance ne serait pas apparue au moment des agressions, en tout cas pas avec une telle intensité, mais se serait révélée par la dimension sociale ultérieure du phénomène, ce qui ne minimise pas sa réalité ou son intensité.
Dans nos deux exemples, on évoquera le mimétisme : le premier se demande s’il doit s’approprier la culpabilité commune dans une ambiance induite par le film qu’il vient de visionner. Comment est-il protégé de la souffrance ? Peut-être par la metis, ce terme grec qui signifie une attitude d’adaptation, de pragmatisme (concept développé par Jean Foucart). Même s’il s’interroge, cette metis lui enjoint de conserver sa sérénité antérieure plutôt que de céder à la souffrance commune.
Mimétisme plus net pour Monsieur A. dont la souffrance est apparue au moment où des actes de pédophilie exercés par les prêtres étaient révélés dans plusieurs pays d’Europe et des États-Unis. Pourquoi pas à l’époque des faits ? Parce que l’enfant aurait eu peur, aurait été sous emprise, aurait craint une réaction négative de sa mère ? Tout cela est possible mais ne rentre-t-il pas dans une vision déresponsabilisante d’un enfant qui serait faible, manipulable, timoré ? Faire l’hypothèse d’une souffrance plus tardive due au mimétisme et à la socialisation d’un phénomène vécu comme individuel dans l’enfance n’enlève pas à l’enfant sa dignité de personne.

Établir une cause sociale plutôt qu’intrapsychique à l’émergence de souffrances de victimes, n’est-ce pas la tâche d’un sociologue plutôt que d’un psychiatre ? Le premier aurait sans doute enquêté de manière plus scientifique avec des entretiens, des statistiques…
Notre réflexion voudrait déboucher sur la prévention : lors des agressions, les « psys » engagent des actions pour éviter les stress post-traumatiques en intervenant par des débriefings, des psychothérapies spécialisées, une pharmacopée spécifique.
Comment combattre l’émergence des souffrances qui se révèlent tardivement ? On ne lutte pas contre la pression sociale ou difficilement si l’on veut rester dans un état de droit. Mais en prendre conscience permettra peut-être de découvrir une cause différente à la souffrance traumatique différée, la relativiser, l’atténuer.


par Olivier Boitard, Pratiques N°90, juillet 2020

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