Laura Pigozzi, psychanalyste, psychologue et légiste, philosophe
Traduit par Patrick Faugeras
Je voudrais, pour ouvrir mon propos, évoquer le cas de Martina, une jeune fille âgée de dix-sept ans qui souffre d’anorexie, adressée par un collègue. Parce que mineure, je la reçois avec ses parents.
Dans l’histoire familiale, la mère a élevé sa fille pratiquement seule, en se consacrant entièrement à elle : elle en parle comme du « sens de sa vie ». Elle décrit sa fille comme « une fille sensible, brillante, toujours proche de moi, elle ne m’a jamais posé de problème… jusqu’à maintenant ».
Le symptôme de la fille se déclenche au moment où elle commence à fréquenter un garçon, et où, simultanément, la mère entre dans une crise dépressive, au moment précis où Martina s’ouvre à la vie.
Le père est musicien, souvent en tournée, de plus en plus absent depuis que Martina a trois ans. Il me parle de sa paternité d’une manière, à certains égards, anonyme ; les images qu’il apporte restent sans épaisseur. À la question de savoir comment il voit la relation entre sa femme et sa fille, il répond : « En ce moment, il y a de la tension, et je suis inquiet de la maigreur de Martina, mais jusqu’ici, ça toujours été une relation magnifique. Elles étaient très unies et cela me rassurait » [sic !].
Combien de pères, exclus de la relation, s’auto-excluent en se justifiant derrière le bien-être apparent de la symbiose entre mère et enfant. « Quand je suis absent, elles dorment ensemble, et j’ai souvent envié leur relation, car c’est celle que j’aurais voulu avoir avec ma mère. » Combien d’enfants se chargent de réaliser, dans leur propre vie, les désirs des parents !
Le père a ainsi avalisé la symbiose mère-fille, la pensant désirable, y trouvant une voie de fuite confortable pour se consacrer à son travail et à ses relations parallèles, qu’il justifie en disant : « Avec ma femme, l’intimité est inexistante depuis longtemps ».
Du côté maternel, en revanche, elle dit avec une pointe d’orgueil : « Je n’ai jamais eu besoin d’un compagnon, il y avait Martina et cela me suffisait ». Le père, même lorsqu’il est à la maison, est occupé par son travail et n’accorde aucune véritable attention à ce que vit sa fille. Il la pense comme une enfant et l’appelle encore avec les mêmes diminutifs qu’autrefois.
Pourtant, beaucoup de choses se produisent lorsqu’un père – souvent le plus réticent des deux parents – vient en séance : les filles, surtout les filles, commencent à sentir qu’elles comptent pour lui. Et ce qui est remarquable, c’est que, sans qu’il intervienne directement, quelque chose se modifie : Martina va cesser de dormir avec sa mère lorsque le père n’est pas à la maison.
Le fait de rencontrer une reconnaissance dans un regard paternel a produit des effets. Par la présence en séance du père, c’est comme s’il avait acquis un poids et un regard. La fonction séparatrice du père n’est pas un cimeterre, ne relève pas nécessairement d’un acte d’autorité ni même exclusivement du père réel : parfois il suffit qu’une altérité incarnée introduise un regard qui ne soit pas absorbé dans la fusion maternelle. La féminité naissante a besoin non seulement d’une mère qui laisse de l’espace, mais aussi du regard d’un tiers désirant qui rend cet espace habitable, désirable, intéressant. Lorsque ce regard manque, lorsque le père se retire, embarrassé, lorsqu’il délègue tout à la mère, ou, pire encore, lorsqu’il continue à ne voir que « sa petite fille », alors quelque chose ne peut éclore. En l’absence de cette reconnaissance paternelle, la jeune fille risque de rester livrée à un féminin perturbant qui peine à s’inscrire dans son corps comme expérience subjectivante.
Le symptôme anorexique de Martina s’est structuré comme la réponse à une double contrainte : d’un côté vouloir se soustraire à l’invasivité maternelle sans la trahir, et de l’autre rester la petite fille du père. Ainsi, lorsque Martina a tenté de s’exposer à la sexualité et au désir dans la rencontre avec un garçon, elle bloque son devenir femme pour ne pas rompre le lien avec ses parents, acceptant que rien ne change, mais aussi pour ne pas entrer sur la scène du désir, qui lui apparaît dépourvue de tiers garant, puisque personne n’a jamais soutenu sa différenciation d’avec la mère, laquelle dit à sa fille, avec un sourire triste : « J’ai l’impression qu’on m’a arraché un morceau de cœur ». À partir de ce moment-là, Martina commence à restreindre son alimentation de manière de plus en plus drastique : peut-être pour sacrifier, elle aussi, à sa mère, une part de son propre corps, et rejouer l’invisibilité qu’elle était pour le regard paternel.
Dans le travail analytique avec Martina, le symptôme se dessine comme une tentative extrême de séparation d’avec la mère, mais aussi comme un appel adressé au père.
Disparaître du corps, pour ne pas disparaître comme sujet.
Le transfert
Dans le transfert, je me sens d’abord investie comme une figure neutre, presque sans corps. Martina est collaborative, correcte, mais retenue. Elle est une présence apparemment coopérante, mais émotionnellement inaccessible. Elle parle peu, observe beaucoup, ne proteste pas, ne s’oppose pas. Un certain gel apparaît par moments, comme réponse à la saturation affective subie. Sa manière d’être en séance reproduit son sentiment de satiété : comme si chaque mot en plus était déjà un excès. D’abord investie comme une figure du rien, ni amie ni ennemie, je me sens vécue comme un autre lieu où l’on ne mange pas et où l’on ne ressent pas. Un lieu de suspension.
Pourtant, je remarque que chaque petit changement – un déplacement d’horaire, une variation dans le ton de ma voix – est perçu avec une intensité extrême, sans être nommé. Il s’agit d’un transfert fragile mais extrêmement vigilant, traversé par la peur de la dépendance, qui équivaut pour elle à être aspirée. Je reste patiemment dans cette position d’inadéquation, presque d’impuissance : c’est seulement ainsi que je peux introduire un manque au niveau transférentiel, en acceptant une relation imparfaite, en m’ajustant à son besoin d’espace, et en faisant passer sa nécessité de soustraction du corps vers la relation.
Elle me place dans la position où elle voudrait que soit sa mère : un peu plus distante. J’accepte le jeu et la frustration que cela implique. C’est une manière pour Martina de se protéger du désir de l’Autre – celui de la mère, mais aussi de celui qu’elle imagine comme le désir « salvateur » de l’analyste, peut-être vécu comme une menace (et elle aurait raison). Le désir de l’analyste « sans mémoire ni désir » (Wilfred Bion, 1967) aide à écouter le transfert. Le désir de l’analyste est un désir en position éthique : il s’agit de laisser exister le champ du patient – possiblement encore plus ouvert dans ce type d’analyse – afin de permettre l’émergence d’un désir qui ne soit pas anonyme (Lacan, 1964), non pas comme provenant de l’Autre maternel, dans le cas présent. Le désir de l’analyste, en tant que fonction non saturante, soutient l’absence, n’impose pas de sens, ne veut pas pour le patient, mais maintient ouverte la scène pour que l’autre puisse vouloir. Le désir de l’analyste est un manque incarné, une non-saturation. Il ne rassasie pas et ne se rassasie pas non plus.
Martina, à un certain moment, commence à montrer une ironie qui laisse filtrer une colère cachée. Elle parle de la mère comme de « celle qui sait toujours tout » et de l’analyste comme de « celle qui écoute trop ». Le trop, le tout : des formes de saturation qui, peut-être, l’empêchent de manger.vIci se fraye un transfert maternel négatif, utile et nécessaire : la thérapeute commence à devenir la destinataire de la colère qui ne peut pas être adressée à la mère réelle, afin de la préserver. L’apparition du négatif dans le cadre de l’analyse a constitué, dans ce cas, le premier signe vital. Martina proteste parce qu’elle veut entendre sa propre voix. Ma tâche n’était pas de la nourrir, mais de lui laisser sa faim. De supporter l’absence comme espace potentiel où elle pourrait, peu à peu, s’autoriser à exister, à occuper une place, à habiter un corps féminin. J’ai dû lui laisser un peu de faim thérapeutique. Martina refusait le corps dans sa transformation en objet de désir sexuel : non pas parce qu’elle ne veut ni désirer ni être désirée, mais parce qu’elle craint d’être réduite à l’objet du désir de l’Autre. Martina craint d’être à nouveau capturée par une jouissance de l’Autre qui l’excède, et c’est aussi pour cette raison qu’elle cherche une maîtrise imaginaire sur son corps à travers le contrôle de son poids.
Il est intéressant de souligner que, lorsqu’elle arrive, elle ne demande pas d’aide pour elle-même : elle dit venir seulement « pour rassurer maman ». Au fond, elle voudrait me confier la mère, peut-être pour s’en dégager un peu. Elsa Morante a écrit : « De la mère, qui te sauve ? Elle a le vice de la sainteté [...]. Et toi, enfant malheureux, tu es l’unique expression de son destin, elle n’a rien d’autre à aimer. Ah, c’est un enfer d’être aimé par quelqu’un qui n’aime ni le bonheur, ni la vie, ni soi-même, mais seulement toi ! » (Morante, 1957). Lorsque Martina refuse la nourriture, elle la refuse comme don saturé, comme plus-nourriture, comme excès. À propos de cet excès, il est nécessaire d’être précis. Lacan, dans le Séminaire XVII, introduit l’expression le béguin de la mère, non pour parler essentiellement du désir maternel, mais pour désigner quelque chose qui a la saveur d’un emballement, d’un engouement, d’un attachement excédant, qui « comporte toujours des dommages ». Cette forme de jouissance maternelle qui ne laisse pas de place à l’altérité de l’enfant.
Une mère suffisamment mauvaise
Mais les mères trop bonnes sont « mauvaises », et celles qui sont suffisamment mauvaises (pour déplacer l’accent, en paraphrasant Winnicott) incarnent une meilleure fonction. Une mère suffisamment mauvaise reconnaît qu’elle n’est pas une figure de pure lumière, mais aussi un soleil noir (Kristeva, 1987) pour ses enfants, c’est-à-dire une mère qui a un côté obscur.
La fille obscure, c’est sous ce titre qu’est paru en Italie The Lost Daughter, 2021, le film réalisé par Maggie Gyllenhaal, et qui est une lente et inquiète immersion dans la psyché d’une mère non dévouée, d’une mère suffisamment mauvaise, qui a osé désirer autre chose pour elle-même, autre chose que ses enfants. Leda, la protagoniste, incarne ce que Julia Kristeva a appelé le « soleil noir » : la dépression et l’ambivalence, non pas tant comme pathologies individuelles que comme expressions profondes de l’identité maternelle. Leda est une mère « suffisamment mauvaise » parce qu’elle ne ment pas : elle sait qu’elle a aimé et haï ses filles. Elle sait qu’elle a désiré ailleurs. Elle ne se rachète pas, elle ne se justifie pas : une mère obscure qui a tenté d’exister comme femme. Le film n’absout pas, ne condamne pas, il nous montre le prix à payer. Il y a une séquence abyssale qui laisse le spectateur interdit : Leda vole et cache la poupée de la petite fille d’une jeune femme rencontrée sur la plage, Nina. Pourquoi ? Qu’est-ce que la poupée pour cette femme mûre ? L’enfant abandonné qu’elle récupère et possède ? C’est un geste énigmatique qui ne s’explique pas entièrement : Leda met en acte ce que sa psyché a dû faire avec ses propres enfants, c’est-à-dire les cacher, pour ne pas être tuée par la fascination de l’idéalisation contenue dans la chimère d’une relation totale ? C’est un geste fou, qui pourrait faire basculer dans la folie une mère pas-toute, faute d’une place symbolique qui n’existe pas encore. Leda est-elle une mauvaise mère ou une mère suffisamment mauvaise ?
Lorsque la mère veut être un soleil plein, comme la mère de Martina, les enfants s’y brûlent comme des papillons exposés à une flamme. La mère qui reconnaît qu’elle est aussi un soleil noir ambivalent constitue souvent une condition plus favorable à la subjectivation des enfants, mais elle a besoin d’une place reconnue. De même qu’il faut reconnaître que toute mère porte en elle une mère de la nuit. Le déclin progressif de l’intimité du couple semble être corrélé à l’intensification de l’intimité entre adultes et enfants. Cette transformation se révèle à travers de nouvelles habitudes familiales : les baisers sur la bouche, le passage du « je tiens à toi » au « je t’aime » – une expression qui, dans notre langage, devrait être réservée aux affects érotiques –, le partage indistinct d’espaces intimes comme la chambre parentale et la salle de bain, la pratique nouvelle et répandue de dormir avec les enfants, l’allaitement qui se prolonge au-delà des limites établies par le développement de l’enfant, où l’aspect érotique de la succion (Freud, 1905) peut finir par prévaloir sur celui de la nourriture. Dans ce scénario, le désir se retire. On a souvent confondu l’habitude de laisser les portes ouvertes avec l’idée de liberté, oubliant que chaque enfant a besoin de savoir, dès son plus jeune âge, que le corps de l’adulte, et en particulier celui de la mère, n’est pas entièrement à sa disposition. C’est de cette limite que naît la boussole psychique, l’orientation symbolique nécessaire à la subjectivation, car on ne grandit pas dans une liberté absolue, mais dans un cadre qui régule et protège. Lorsque cette frontière fait défaut, la possibilité pour la mère de rester une femme disparaît également.
Il faut davantage prêter attention au développement de l’enfant plutôt qu’au plaisir que le parent peut prendre dans l’intimité avec son enfant, préserver la femme chez la mère, car seule une mère qui se soucie de la femme qu’elle est, et qu’elle sera, sait parfaitement que son corps est destiné à un autre adulte, non pas à l’enfant. La femme dans la mère constitue la première limite salvatrice par rapport au plusmaternel. Préserver la femme dans la mère signifie alors ne pas céder à l’illusion du Tout, éviter le piège de la fusion sans séparation, cela signifie comprendre que le corps de la mère ne peut être livré sans réserve à son enfant. Une mère sait que son corps est destiné à un autre adulte, et c’est précisément cette limite qui peut sauver l’enfant du risque d’un attachement symbiotique et qui aide la mère à ne pas se perdre dans son propre rôle.
Chaque femme sait, par expérience, combien le corps maternel diffère du corps féminin, sur le plan biologique, psychologique et esthétique. Cependant, pour un enfant, cette distinction ne va pas du tout de soi.