Heureusement, il y a Mme Hloschek…

Séraphin Collé
Médecin généraliste

        1. Un médecin généraliste témoigne d’un bon partenariat avec une des psychologues de la Permanence d’accès aux soins de santé (PASS)-Psy, ce qui se révèle très utile pour la santé des migrants.

Ils sont venus avec des plaies et des bosses, des séquelles des violences subies.
Des cicatrices, il y en a qui se voient comme celle de A., amputé de la main car, à 15 ans, il a joué avec une grenade. D’autres sont moins visibles lorsqu’elles coulent tel un poison dans les veines : hépatites, HIV, leucémies, cancer et pour lesquelles espoir de survivre était synonyme d’exode…
Et puis il y a les blessures qui ne se voient pas, qui ne se disent pas. Comment raconter l’horreur quand on veut tout oublier ? Comment parler des tortures ? Comment expliquer ce qu’on ressent quand son frère est abattu sous ses yeux et qu’on est la prochaine cible désignée ? Comment dire que c’est notre propre famille qui nous a battue et laissée pour morte pour avoir commis l’erreur d’aimer la mauvaise personne (pas la bonne religion, pas la bonne ethnie, pas le sexe qu’il faut) ? Comment faire comprendre à quel point la route a été dure pour traverser le désert ou la mer ? Comment dire à quel point c’est insupportable de voir des exécutions sommaires ou des viols juste à côté de soi et ne pouvoir rien dire sans risquer sa propre vie ?

On n’explique pas cette souffrance accumulée. D’abord, il n’y a pas de mot pour la dire, surtout quand on ne maîtrise pas le français et ce n’est pas simple de formuler tout ça en présence de l’interprète, et encore plus gênant quand c’est le copain qui parle mieux que soi, quand on rentre dans l’intime. Non, celui qui parle le mieux de ce que l’on ressent, de ce qu’on vit, c’est le corps, ce sont les organes. Il a mal à la tête et a perdu du poids. Elle a mal au ventre et a toujours envie de vomir. « Les enfants ne mangent pas bien et ils sont tout le temps fatigués ». « J’ai mal tout le côté, là, comme du feu ». « J’ai des rêves qui font peur ».
Je reçois ces patients avec leurs plaintes où le somatique s’intrique avec le psychique. La barrière linguistique retarde parfois la compréhension des symptômes. La méconnaissance du système de santé entraîne aussi un retard de prise en charge. La convocation ou l’attente de la réponse de l’Office français immigration intégration (OFII) ou de l’Office français protection réfugiés apatrides (OFPRA) sont également source d’une grande anxiété. Cela s’ajoute au stress des conditions d’hébergement ou à celui de vivre pour la première fois sous la tente ! Jamais on n’avait imaginé vivre comme ça en France !
Alors pour faire face à ces plaintes, à ces symptômes et ces souffrances, quand les examens complémentaires reviennent négatifs, mais également lorsque la situation semble appropriée, je propose une prise en charge psychologique. L’accès à des consultations libérales chez des patients ayant la couverture maladie universelle (CMU) ou l’aide médicale de l’État (AME) et de surcroît ne parlant pas français est illusoire. Les consultations aux Centres médico-psychologiques (CMP) sont trop souvent longues à obtenir et il faut parfois attendre plus de six mois pour qu’un suivi puisse se faire. Actuellement, les CMP ne prennent plus de nouveaux patients…

Heureusement, il y a Mme Hloschek ! C’est une des psychologues de la PASS-Psy. Nous avons depuis plusieurs années développé une collaboration que je trouve exceptionnelle. Je lui envoie mes patients avec un courrier explicatif motivant ma demande. Elle m’écrit ou m’appelle pour me rendre compte des situations. Le délai de rendez-vous est relativement court. Les consultations à la PASS sont gratuites et peuvent bénéficier d’un interprétariat. Cela peut être plus informatif, même si la présence d’un tiers a parfois des inconvénients. L’écoute, le soutien psychologique, le conseil et l’orientation permettent aux patients de se sentir compris et accompagnés.
Je constate souvent qu’à partir de l’initiation de ces soins, la consommation médicamenteuse peut diminuer. Bien sûr, il arrive que face à une pathologie psychiatrique très envahissante, le recours à des traitements psychotropes soit nécessaire. Mme Hloschek sait alors m’aider à poser l’indication ou à orienter vers un psychiatre lorsque le cas l’exige.
Les patients bénéficient également de son expertise pour la rédaction de certificats psychologiques. Ces écrits sont fondamentaux pour les demandes de titre de séjour pour raison de santé, mais aussi en vue de l’obtention d’un hébergement par le 115.

Ce soutien me permet d’accompagner les besoins de santé et l’accès aux droits.
La PASS-psy est un élément indispensable pour les soins de premier recours aux migrants.
Défendons-la !


par Séraphin Collé, Pratiques N°85, avril 2019

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