« Claquer la porte »

« J’ai débarqué à l’hôpital Beaujon en novembre 2018. Personne ne me connaissait et je ne con-naissais personne (tiré d’une intervention aux Rencontres de Saint Alban 2024).

Jamal Abdel-Kader, psychiatre

J’essaie de me familiariser avec le territoire et de comprendre les enjeux. J’étais le seul psychiatre de liaison dans cet hôpital général. J’ai essayé de répondre aux différentes demandes. Je m’occupais essentiellement des grands accidentés et des polytraumatisés, des personnes qui avaient des maladies rares du système digestif, c’est à dire des personnes qui avaient des souffrances psychiques liées à des maladies chroniques touchant les organes viscéraux, et des urgences.
J’étais le seul psychiatre à temps plein, aidé par quelques étudiants et un interne. Initialement, les psychiatres n’étaient pas très bien vus dans l’institution, parce qu’ils ne répondaient pas tellement à la demande qui leur était faite de soigner ces personnes. Comme je suis du style bon élève, j’ai fait en sorte que le travail soit bien fait, pour qu’on reconnaisse ma compétence. Et comme j’avais beau-coup de gardes, je pouvais étaler mon travail jusqu’à minuit, parce que sur une journée de huit heures, je n’avais pas assez de temps pour tout faire.
Et donc après quelques semaines, on a commencé à me repérer. Au début, on pensait que j’étais un interne, puis on m’a fait confiance et donc, progressivement, c’est devenu un terrain de jeu assez sympa pour moi, parce que quand j’entrais le matin tout le monde me disait bonjour. On m’a reconnu des qualités, des compétences, alors on a commencé à me demander… « J’ai mon frère qui ne va pas bien, et moi aussi je vais pas bien... », et en fait, en plus de soigner les différentes personnes hospitalisées, progressivement je me suis occupé de mes collègues et… les semaines, les mois sont passés, on est arrivé à la rentrée scolaire de 2019, et là il y a eu ce mouvement social dans les hôpitaux qui a pris de l’ampleur et qui faisait un peu suite au mouvement des Gilets Jaunes. J’avais été repéré dans l’hôpital comme celui qui intervient dans tous les services, qui connaît un peu tout le monde et qui est assez sympa, alors on m’a demandé d’être le porte-parole pour l’hôpital et de m’occuper un peu de ça. J’étais très flatté d’être reconnu et ça avait pour moi beaucoup de sens, mais ça m’a encore rajouté du travail supplémentaire... Et puis est arrivée la pandémie et là, ça a porté un gros coup d’arrêt à mon enthousiasme.
En entrant dans cette institution, je savais que j’entrais dans la gueule du loup, le fonctionnement était évidemment une bureaucratie tentaculaire, il fallait en permanence que je déjoue tout ça pour faire à ma sauce, pour trouver le temps d’accueillir tout le monde. Avec ce mouvement de représentation et en portant la parole, j’ai cru qu’on allait avoir la main sur l’organisation du travail, j’ai cru qu’on allait pouvoir jouer d’un rapport de force en menant des actions symboliques, qu’on allait pou-voir poser le débat du côté du financement de l’hôpital…
Et puis, la pandémie est arrivée et tout ça s’est arrêté, toute cette énergie a été séquestrée à domicile. Ça a été le moment de ma plus grande détestation et j’ai vu des soignants se comporter comme s’ils pouvaient mettre des gens dans les trains et dire plus tard « je ne suis pas responsable, je n’ai fait qu’obéir ». L’interdiction de veiller les mourants et de pratiquer les rituels funéraires est un exemple de ce que la panique peut conduire à la barbarie. Je voyais mes collègues ne pas se rebeller contre des injonctions qui m’apparaissaient extrêmement folles, mais je continuais de faire « à ma sauce ». Comme j’avais cette confiance des uns et des autres, on me laissait faire malgré tout un peu comme je voulais. Par exemple, par rapport à ces injonctions de ne plus faire des groupes thérapeutiques, je dis : « ben non, pas du tout, les gens qui sont les plus isolés, au contraire on va les réunir encore plus à ce moment-là ».
Heureusement c’est aussi au printemps 2020 que nous nous sommes rencontrés avec Nicolas Peduzzi, le réalisateur du documentaire État limite (sorti en 2023), et qu’il a posé sa caméra sur moi. C’est sans doute son amitié et celle de son entourage qui m’ont aidé à tenir. Mais septembre 2021, c’est au moment de prendre des vacances que je tombe malade. L’angoisse ne me lâche plus, la pensée devient pénible, les préoccupations planent en permanence. Je reprends le travail et tente de le masquer pendant trois mois avant de consulter un médecin qui me révèle que je suis tombé malade de m’être rendu prisonnier d’un métier dont les attentes avaient été déçues au sein d’une institution qui aura finalement eu raison de moi. Sans m’en rendre compte, trois années étaient passées, et chaque année j’avais fait deux mois de temps de travail additionnel en plus. À force d’être tout le temps à l’hôpital, je me suis isolé de mes amis, je suis complètement indisponible pour ma compagne jusqu’à oublier la date des funérailles de sa grand-mère… Je me dis à ce moment-là que je ne peux pas faire mon travail et prendre soin d’elle, je finis par me séparer et je me retrouve véritablement tout seul. Dans l’hôpital, je tenais tout, alors quand le fardeau est devenu trop lourd, le mal au dos s’est manifesté !
Quand je décide d’aller voir pour la première fois de ma vie un psychiatre, je lui demande donc de me rassurer. Je suis allé chercher auprès de lui un référent pour qu’il me dise ce que j’avais besoin d’entendre, c’est-à-dire que j’avais un peu trop déconné. Il fallait que je reprenne un chemin de vie un peu plus raisonnable, que je m’occupe un peu plus de moi… Le simple fait de l’entendre de la part d’une personne en qui j’avais confiance et sur laquelle je pouvais me reposer m’a tout de suite permis d’aller mieux. J’ai commencé de questionner le fait que je travaillais autant. J’en ai parlé à ma hiérarchie médicale et à l’administration, je tente d’obtenir un réaménagement des tâches qui m’incombent et de faire reconnaître tout le travail additionnel, mais la bureaucratie a plutôt décidé de faire à sa manière.
En guise de réponse, on m’a expliqué que ce n’est pas à moi de décider de l’organisation de mon travail et je me suis fait balader. Je rencontrais des administrateurs tous les trois mois avec des promesses de changement jamais tenues. Évidemment les techniques habituelles, il n’y avait pas de traces, pas de mails, pas de machin, on vous fait une promesse orale… et donc progressivement, moi qui suis très patient, je me mets en colère... Plus je suis en colère et plus on dit « Jamal est fou ». Et donc on me met au placard, on m’isole davantage, on me retire la supervision des internes, des externes, et des étudiants en psychologie. Je reste seul avec la présence de Nicolas et de sa caméra.
En colère, j’envisage de partir, mais comme dans cette institution il y a quand même un certain nombre de postes de titulaires vacants, on est bien embêtés et on me propose d’aller ailleurs au sein de la même institution, à Cochin, « une mobilité interne ».
J’arrive là-bas, mais là, j’essaye de faire mon boulot plus raisonnablement, toujours en prenant le temps nécessaire pour accueillir la souffrance psychique, et en étant évidemment insubordonné à certains endroits, mais rien de très grave.
Personne ne me connaît, et le fait que je fasse à ma sauce attire des jalousies.
Je me fais embêter ou plutôt je me fais agresser par un tôlier des urgences, deux fois, puis ça en-chaîne avec des signalements d’évènements indésirables me concernant, comme quoi je ne porte pas très bien mon masque. Et dans la foulée, je suis convoqué par mon chef de service, un type qui se donne la réputation d’être hostile à la stupidité bureaucratique… Je pensais qu’on allait parler de recrutement, de l’accueil des futurs internes… Mais voilà qu’il finit par me dire : « Alors vous allez le porter ou pas le masque ? »
Je pensais que ce n’était pas très sérieux cette affaire, d’autant que je ne le portais pas plus mal que les autres. Mais il me dit : « Vous allez le porter ou pas ? Parce que si vous ne le portez pas vous partez ! » Alors comme je n’étais pas d’humeur ce jour-là, je lui dis : « Je préférerais ne pas ! » et lui qui continue : « Ah vous ne voulez pas le porter !!! ».
« Non ce n’est pas tout à fait ça, mais j’aimerais autant ne pas le porter ». J’ai cru qu’il serait sensible au clin d’œil littéraire, mais il s’est mis devant son ordinateur et puis il a écrit à la direction : Le docteur Abdelkader refuse de porter son masque ! Alors là je lui ai dit… « Au revoir Monsieur ! » Je suis parti et ne suis plus jamais revenu à l’hôpital.
Je sais pertinemment que notre travail à tous c’est d’accueillir la souffrance psychique des personnes et de soigner l’institution parce qu’elle les malmène et qu’elle maltraite les soignants. Il n’est pas nécessairement utile de se bagarrer pour tout, mais il ne faut pas se laisser faire. L’important c’est de jouer avec les règles, avec l’institution comme terrain de jeu. On essaye d’y faire ce qu’on croit être bon et juste, on essaye de ne pas le faire tout seul, parce que moi c’est ça qui m’a posé problème. Si j’avais eu quelques alliés dans cette bataille, je ne me serais pas fait emmerder.
C’est ça la leçon, repartir bientôt à la bataille, mais pas tout seul.

par Jamal Abdel-Kader, Pratiques N°111, mai 2026

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