Qui sont ces migrants qui débarquent dans notre petite ville ? *

Présenté pas Sylvie Cognard

Des visages, des histoires, des trajectoires, Brigitte Tregouët, médecin généraliste dans la petite ville de La Roche-sur-Yon nous livre son combat pour l’accueil dans la dignité de celles et ceux qui, pour quelque raison que ce soit, ont quitté leur pays.
Son parcours a commencé en réalisant des consultations dans une association, la Halte, qui accueillait des personnes sans domicile. De l’accueil de jour au foyer de nuit, très vite elle rencontre ces hommes, ces femmes et ces enfants venus d’ailleurs, ayant bravé le dangereux parcours de l’exil. Les questions éthiques se bousculent, si un enfant a de la fièvre, on le logera, s’il n’a pas de fièvre, il retournera à la rue avec ses parents. Les corps interrogent, cette cicatrice sur le ventre, un coup de couteau ou de baïonnette ? Ce petit bout d’os qui manque sur le crâne, de quel traumatisme est-il la marque ? Terrifiée, sidérée et dans un premier temps, incapable de savoir ce qu’il faut faire…
Un collectif se forme dans la petite ville, à plusieurs, c’est moins dur.
Après c’est le mur de la bureaucratie auquel se heurtent les accueillants ; le vertige les prend, le vertige des papiers d’identité, au milieu de toutes ces circulaires ineptes, une seule certitude : « Il y a là devant nous, un être humain en chair et en os. Quels que soient son nom et le pays d’où il vient, son histoire et son âge, il a déployé une immense énergie pour venir jusque-là parce qu’il avait le rêve d’une vie meilleure. »
Puis il faut aller plus avant dans le soin, il n’y a pas que les corps qui souffrent, que faire devant les ravages psychiques engendrés par les parcours chaotiques et l’inhospitalité du pays des droits de l’homme ? Se crée alors une consultation de soins psychiques transculturels pour accueillir encore mieux.
Repérer, écouter ce qui est de l’ordre de la quête de sens fait partie de l’approche globale du généraliste.
Elle cite Hannah Arendt qui écrit, en 1943, dans Nous autres réfugiés : « Nous avons perdu notre foyer, c’est-à-dire la familiarité de notre vie quotidienne. Nous avons perdu notre profession, c’est-à-dire l’assurance d’être de quelque utilité en ce monde. Nous avons perdu notre langue maternelle, c’est-à-dire nos réactions naturelles, la simplicité des gestes et l’expression spontanée de nos sentiments. »
Brigitte Tregouët s’indigne au sens « d’impression de perte de sentiment de dignité de mon pays ». Une impression de chasse à l’homme… « Cette notion qui se base sur une légalisation de l’infériorité d’un autre être humain. Cette infériorité légale justifie ensuite toutes les traques et toutes les expulsions, même si cela se termine par une mise à mort. Mise à mort invisible, car déléguée au pays d’origine où l’on renvoie le migrant ».
La rage et l’incompréhension la submergent face à des refus de titres de séjour pour des familles qu’elle et le collectif connaissent bien. Elle sait bien que « la plupart des personnes déboutées basculent dans la clandestinité et restent donc sur le territoire et que cela peut durer des années. Dans ce sous-monde, il y a du travail au noir et de l’hébergement par un compatriote ou un ami dans le meilleur des cas. Dans le pire des cas, il y a l’esclavage, la prostitution, le vol en bande organisée, le trafic de stupéfiants ou autre. L’attention aux personnes n’est donc pas opposée à la sécurité publique bien au contraire. L’État aurait tout à y gagner : les cotisations sociales et la baisse de la délinquance. »
Malmenée par des personnages haut-placés, elle a été cyniquement remise en cause et atteinte dans sa probité pour des certificats rédigés très professionnellement qui avaient permis la régularisation de certains de ses patients. Un « délit de solidarité » insoutenable aux yeux de ces personnages.
Brigitte Tregouët nous interpelle : « Soigner, donner un toit, donner de l’eau, est-ce devenu un délit dans notre pays ? »
« Les migrants d’aujourd’hui sont les Français de demain. C’est une question de perspective. »

* Brigitte Tregouët, Qui sont ces migrants qui débarquent dans notre petite ville ? Un médecin raconte, Éditions MEDIASPAUL, janvier 2019


par Sylvie Cognard, Brigitte Tregouet, Pratiques N°86, juillet 2019

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