La complainte de Dimitri - Жалобы Дмитрия

Séraphin Collé
Médecin généraliste

Ma mère voulait que je fasse du russe en seconde langue. Lectrice de polars, elle disait que ce serait utile pour être espion… Plus prosaïquement, cela m’avait permis de quitter le collège de quartier pour rejoindre un grand lycée. Dimitri était mon prénom d’emprunt à l’oral. Je chantais les chants patriotiques et écoutais notre professeure nous vanter les mérites des plans quinquennaux et la fantastique union des peuples sous la devise « Пролетарии всех стран, соединяйтесь ! » [1]. Je suis allé à deux reprises en URSS en voyage scolaire. Ma pratique du russe s’arrêta à l’oral du bac et resta en sommeil pendant presque 30 ans.

Auparavant, j’accueillais en début de matinée et en fin d’après-midi des patients sans rendez-vous. Cela correspondait à ma façon de concevoir mon métier. J’étais ainsi disponible pour tous, surtout ceux qui ne savaient pas qu’ils auraient besoin d’un médecin la veille, ni utiliser le téléphone et encore moins un agenda, ceux qui ne savaient pas où ils seraient le lendemain, qui ne savaient pas parler notre langue ou qui étaient de passage.

2017 fût une année de changement. L’arrivée d’un nouveau collègue changea notre organisation. Mes deux collègues ne prendraient de patients que sur rendez-vous. J’avais eu beau essayer de les convaincre de garder des temps de consultations libres, ils m’avaient répondu qu’ils resteraient accessibles pour leur patientèle. Je devais l’accepter, mais conscient de la nécessité d’un réajustement, je décidai de concentrer les plages sans rendez-vous à deux après-midi par semaine, les mardis et vendredis de 14 à 19 heures.

Un autre changement n’était pas spécifique au cabinet mais d’origine géopolitique : les migrations caucasiennes. Initiées par la Tchétchénie, puis la Géorgie, elles concernent également l’Arménie, l’Azerbaïdjan, mais aussi le sud de la Russie. De nombreux demandeurs d’asile fuient les guerres et les répressions. D‘autres relèvent aussi d’un titre de séjour pour raison de santé.

J’ai sans doute un jour commis l’imprudence de répondre en russe à l’un d’entre eux. Mon niveau n’est pas très bon, mais j’arrive à comprendre globalement les plaintes et les orienter. Pour des patients dont ce n’est pas la langue maternelle, c’était plus que suffisant. Maintenant, ils se sont donné le mot et même des structures savent que je suis russophone. La permanence d’accès aux soins de santé, les associations d’aides aux migrants, les Centres d’accueil de demandeurs d’asile, Médecins du Monde m’adressent des patients dès l’ouverture de leurs droits sociaux et l’acquisition de la CMUc. Ils sont partis avec des maladies graves, infections VIH, hépatites B ou C, tuberculoses, mais aussi des cirrhoses, des cancers ou des leucémies. Beaucoup souffrent de troubles psychiques ou d’états de stress post-traumatiques qui compliquent le stress de la migration, de leur situation administrative et de leurs conditions de vie. Ils viennent seuls ou en famille dans l’espoir d’un jour meilleur, d’un titre de séjour ou d’un traitement salvateur.

La réalité n’est pas toujours joyeuse. Je ne peux parfois que les écouter et leur expliquer que le projet de soins n’est pas aussi facile qu’ils le pensent. L’accès à une prise en charge hospitalière est souvent long et complexe, en opposition à leur (sur)vie faite d’urgences. Des rendez-vous sont lointains ou renvoient même vers des spécialistes du privé. Comment puis-je faire bien mon travail pour les patients polypathologiques ? Comme répondre à leur avocat ou aux travailleurs sociaux qui les aident ? Je dois rechercher une potentielle gravité de leur cas, condition nécessaire pour que les médecins de l’Office français de l’immigration et de l’intégration leur octroient le titre de séjour pour raison de santé. Mais comment faire quand il faut attendre plus de six mois une consultation spécialisée ?

Certes, j’améliore mon russe que je pratique, de fait, plusieurs heures par jour. Certes, j’aide certains à se soigner et/ou à accéder à leurs droits, mais à quel prix ?

Vendredi dernier, ils étaient vingt-cinq à attendre l’ouverture du centre médical. Tout le monde était soi-disant arrivé en premier. Il a fallu que je hausse le ton pour obtenir un semblant de calme et une liste des patients à voir. Ce vendredi, j’ai un lumbago, je ne peux pas travailler. Peut-être que Dimitri en a plein le dos ?


par Séraphin Collé, Pratiques N°83, octobre 2018

Documents joints


[1Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !


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