Ange, qu’on appelait « Zaza »

J’aurais aimé pouvoir aider mon père à mourir.
À première vue, allongé dans le lit, son gros corps simplement recouvert d’un drap blanc, c’était l’homme que j’allais réveiller, enfant, le dimanche matin. Je venais de descendre prendre mon petit-déjeuner et ma mère, tablier autour de la taille, pétrissait de la pâte pour faire des petits pains. Elle regardait le réveil posé au sommet du réfrigérateur et disait : « Il est presque dix heures, il faudrait aller réveiller ton père. »
J’aimais entrer dans la chambre, sentir l’odeur un peu épaisse de sa nuit finissante, sourire en voyant son ombre étendue sous le drap – elle me faisait penser à l’éléphant-dans-un-chapeau que le narrateur de Saint-Exupéry dessine pour Le petit Prince. J’aimais m’approcher de lui, poser la main sur son épaule, un baiser sur sa joue, murmurer — le plus bas possible pour le réveiller le plus doucement possible — Papa, il est presque dix heures, le sentir tressaillir, soupirer profondément, l’entendre répondre Déjà ? Ah, dommage (un autre soupir) Bon, ça va mon p’tit chat je me lève, je me lève, d’une voix plus qu’endormie, fatigué de sa nuit pourtant longue – il se couchait rarement après onze heures. J’aimais le voir se redresser sur le lit, s’asseoir au bord en tirant sur le drap pour couvrir ses cuisses nues, rester assis là, avachi, somnolent, après avoir dormi pas assez ou pas bien mais jamais fâché contre moi d’avoir été tiré du sommeil.
Mais là, plus question de le réveiller, je pouvais murmurer ou hurler à tue-tête, ça n’allait rien changer, ni mes mots ni mes cris ne seraient suffisants pour le mettre debout, on lui avait foré le crâne pour en faire sortir un esprit maléfique qui ne s’y trouvait pas et il n’avait pratiquement pas parlé depuis, sinon par monosyllabes, pour nous envoyer au diable, tous autant qu’on était, moi le premier – mon p’tit chat, mon fils chéri – tout ça ne comptait plus.
Ça faisait un mois qu’il gisait dans le lit de réanimation, d’abord étendu le crâne emmailloté après la chirurgie.
Quelques semaines plus tôt, il m’avait pourtant dit : « Je ne les laisserai pas m’ouvrir le crâne ».
Quand les bandages avaient été retirés, j’avais pu voir le pansement, le tuyau sortant de son crâne chauve et fixé par des sparadraps derrière son oreille, courant le long de son cou et s’enfonçant sous un nouveau pansement quelque part au creux de la clavicule, détournant le liquide translucide de sa tête dans je ne sais quelle grosse veine.
Plus tard, on l’avait installé dans un fauteuil percé dont l’aide-soignante retirait périodiquement le bassin glissé sous ses fesses pour aller le vider, sans emporter avec, malheureusement, l’odeur composite d’urine et de merde qui, dans la salle commune où il avait son lit, surmontait toujours les vapeurs d’alcool et de produits chimiques.
Le fauteuil troué, ça n’a pas duré. Quelques jours, à tout casser. Et tant mieux, car j’avais peur d’aller le voir, alors.
Lorsqu’il était encore couché, il ne parlait pas, il avait les yeux fermés, je pouvais lui prendre la main, la serrer et sentir la pression de ses doigts en réponse, je pouvais lui parler, comme quand j’étais enfant et m’imaginer qu’il allait se redresser et s’asseoir. Mais une fois assis sur la chaise trouée, il était terrifiant et son regard hostile – un œil braqué, l’autre en fuite – me reprochait, à moi, de le garder en vie.
Et puis, un jour, quand je suis arrivé, de nouveau il était couché, il faisait de la fièvre – les poumons des vieux ça ne respire pas bien, ça ne se vide pas bien, ça prend le bouillon et les bacilles s’en donnent à cœur joie – et comme il respirait difficilement, on l’avait intubé de nouveau et ses yeux étaient fermés.
Il ne les a pas rouverts.
J’étais désespéré en pensant qu’il ne reviendrait plus.
Un matin, un autre, pas longtemps après, il était allongé droit comme un gisant sous le drap blanc, je me souviens avoir pensé Ce n’est pas lui (il dormait toujours le bras replié la main glissée sous l’oreiller), mais quand je me suis approché comme chaque fois pour poser un baiser sur son front, j’ai vu son visage maculé de sang, sa narine tuméfiée.
On avait essayé de lui passer un tuyau de gavage par le nez mais il ne s’était pas laissé faire.
J’ai senti la colère monter en moi et je suis allé demander ce qu’on lui avait fait, j’avais envie de frapper.
La réanimatrice m’a dit qu’ils le laissaient se reposer, mais qu’ils allaient réessayer. « Il faut bien l’alimenter », dit-elle.
J’ai dit : Laissez-le tranquille. Il a soixante-dix ans. Il est hémiplégique à cause de l’intervention. Il a une pneumonie. Vous pensez vraiment que vous allez le remettre en état ? Vous voulez vraiment le maintenir comme ça indéfiniment avec des tuyaux dans les bras et un autre dans l’œsophage ?
Vous trouvez ça digne, vous, de lui coller ce spaghetti en latex dans le nez sans rien lui dire, sans rien lui demander, de vous y mettre à trois ou quatre pour le tenir et quand vous voyez qu’il n’en veut pas, de le planter là sans essuyer le sang de son visage jusqu’à ce que sa femme ou ses enfants débarquent avec leur espoir de le voir mieux et le découvrent ligoté comme un malheureux qu’on vient de détrousser dans une ruelle sombre ?
Vous appelez ça soigner ?
Laissez-le tranquille !

Elle m’a regardé, m’a fait un sourire maternel
« Je vais réfléchir à ce que vous venez de me dire. »

Il avait dit Je ne les laisserai pas m’ouvrir le crâne et puis finalement il s’était laissé faire. Parce que nous étions inquiets. Parce que nous voulions qu’il aille mieux.
Et voilà le résultat.
Je suis retourné près de lui, et son visage était toujours couvert de sang.
Personne ne l’avait nettoyé.
Pas même moi dans ma colère.
J’ai pris des compresses et de l’eau et je l’ai lavé. J’ai posé délicatement des gouttes sur ses lèvres et il a bu et hoché la tête doucement. Il a levé la main mais on l’avait entravée. Je l’ai détachée et il l’a passée sur son front, pour se gratter doucement les sourcils comme il faisait dans son demi-sommeil, le dimanche, au réveil.
Une infirmière est arrivée, empressée, une bassine d’eau et un gant de toilette à la main et quand elle m’a vu, elle s’est excusée : « Je vais m’en occuper », mais je ne l’ai pas laissée faire.
C’était aux médecins maltraitants de le nettoyer, pas à elle.
Et puis c’était mon père, pas le sien.
Et à ce moment-là j’ai pensé… Je sais ce qu’il veut.
Il avait dit Ne me laisse pas crever à petit feu.
C’était simple. Je savais quoi faire.

Le soir, l’équipe était plus que réduite : un résident pour tout l’hôpital. Une infirmière pour soixante lits. Deux aides-soignantes pour trois étages. Comme si la nuit personne n’avait soif ou peur ou envie de parler ou mal au bras, au ventre, au sexe transpercé par la sonde urinaire, aux fesses souillées par la diarrhée.
Du coin de l’œil, j’ai vu le chariot de l’infirmière calé derrière une porte.
Je savais dans quel tiroir chercher.
Deux ampoules, une seringue, une injection de plus dans la tubulure, personne n’en saurait rien.
Je me suis penché sur lui et je lui ai pris la main.
Je ne les laisserai pas te maltraiter. Je ne t’abandonnerai pas.
J’aurais aimé qu’il me réponde, qu’il me parle encore comme il l’avait fait pendant longtemps.
J’aurais aimé qu’il lève la main une nouvelle fois, la pose sur ma tête, Isaac aveugle bénissant Jacob, sans entourloupe ni trahison, pour une bonne raison cette fois-ci. Une bonne cause.
J’aurais aimé qu’il me fasse signe.
Mais il ne l’a pas fait.
Il est mort vingt-quatre heures plus tard, pendant la nuit, avant qu’on ait eu le temps de le martyriser de nouveau.
Enfin, j’espère.

par Martin Winckler, Pratiques N°107, février 2025

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